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La vie est belle, M. Le terroriste

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Avec le recul, on s’étonne de la bêtise de nos ancêtres. Mais sommes-nous si différents? Et combien de temps nous faudra-t-il pour imaginer les délires que nous savons si bien rationaliser aujourd’hui? Puisses-tu au moins avoir raccourci ce temps, avoir éveillé notre conscience! En effet je te le dis, il est plus facile d’anéantir une tour d’argent que de faire une brèche dans une tour d’ivoire.

Celle des autres n’a d’égale en épaisseur que la tienne, monsieur le terroriste. La certitude est servitude de l’esprit. Comment y voir? Car la certitude est épaisse et son opacité est cécité. Ainsi, le dieu du bien est parti en guerre contre celui des justes et celui de la liberté contre celui des croyants et depuis longtemps le dieu des nombres est en guerre avec le dieu de la géographie alors que le dieu de la politique, lui, continue de faire à sa guise. Les dieux s’entretuent. Tour à tour, si j’ose dire… Le terroriste de l’un est le martyr de l’autre. L’un est en uniforme, l’autre ne se formalise pas car il reçoit ses ordres d’ailleurs… Devant un tel tableau, seuls les imbéciles sont convaincus d’avoir raison.

Combien de fois faudra-t-il que Dieu y perde son latin avant que les hommes comprennent qu’Il n’est pas unilingue ? Qu’Il reçoit aussi les supplications de l’ennemi? La seule tour qu’il n’est pas besoin de démolir c’est la tour de Babel : elle est auto-destructive… et nous y habitons! Oui. Puisses-tu seulement avoir délié notre conscience? Néanmoins, ce que tu as fait monsieur le terroriste, est tellement gros, qu’il est difficile de ne pas te juger, sans détours…. Du moins selon la justice des hommes. Mais ensuite? Il faudra me juger aussi. Car vois-tu, tout cela se passe en famille. Tu es un humain, et peut-être même humain. Voilà toute la difficulté qui se pose à mon cœur et à mon esprit. Et nul n’a le pouvoir de te soutirer ton passeport à l’humanité. Mon cousin s’est immolé en emportant avec lui tout un village alors que j’étais sourd à sa souffrance. Peut-il y avoir mondialisation sans qu’il n’y ait de la place pour tout le monde dans le village global? Pourquoi aurais-je pour moi la prospérité, la démocratie et la liberté sans travailler à en faire jouir les autres? Quand ce n’est pas sur le dos des autres? Pourquoi mes enfants jouiraient-ils de toutes les opportunités, inconscients qu’ils sont sous l’effet soporifique du rêve américain, alors que tes enfants-soldats plient sous le poids des kalachnikovs, à moins que notre embargo ou la pauvreté ne te les aient pas déjà arrachés en bas âge?

Alors, après t’avoir jugé comme tu le mérites, j’irai voir ta femme et tes enfants et je leur demanderai pardon. Toi tu es dangereux. Mais je sais combien ton peuple est généreux. Car il ne faut jamais confondre le monde avec les individus qui prétendent agir en son nom. Encore moins s’ils sont élus : gens et dirigeants ne se mêlent pas. Mais ensuite? Il ne faut surtout pas retourner à la casse de départ. Je ne voudrais pas revivre cet instant où, regardant les images d’horreur défiler devant nous, je suis resté sans mot face à mes enfants tellement j’avais honte d’être un adulte. Je voyais s’effondrer en eux, en même temps que les édifices, tout ce qui pouvait leur rester d’innocence. Comment pouvais-je encore leur dire que la vie est belle? Et je t’en ai voulu pour cela au plus profond de mon cœur. Mais te juger ne doit pas être fermeture de l’esprit. Et essayer de comprendre le crime ce n’est pas le cautionner. Tu as réussi à m’épouvanter et tu t’en vantes mais ton succès n’est qu’un succédané car tu ne m’empêcheras pas de penser.

Tu as dérobé ma quiétude mais tu ne m’enlèveras pas ma conscience. Elle s’élèvera encore malgré toi. M’empêcher de penser c’est m’empêcher de panser. Et là, monsieur le terroriste, je ne te laisserai pas faire. Ni toi ni tous les autres bien intentionnés qui me disent comment penser. C’est le seul pouvoir qui me reste encore contre tes méthodes. Tu veux attacher mes yeux au spectacle invraisemblable d’avions-obus et des tours géantes qui s’écroulent mais mon regard ira vers l’horizon qu’ils dégagent. Je dois m’élever au-dessus de la masse. La masse de concret et de concrétude de l’esprit. « La violence est un manque de vocabulaire. » C’est de Gilles Vigneault (Un autre poète. Oui, je sais, tu t’en fiches aussi…) Le philosophe a dit que le mal consiste dans la transformation systématique de l’abstrait au concret. Et un proverbe arabe ne dit-il pas que lorsque le sage pointe son doigt vers le ciel, l’idiot regarde le bout de l’index? Les psy appellent ça « la pensée concrète » ou « la pensée blanche » (spécialité – non exclusive – de la Maison Blanche d’ailleurs, si tu veux la vérité). Il n’y a pas de salut sans dialogue et pas de dialogue sans écoute. C’est-à-dire, sans la collision des idées et du vécu, d’où émerge une nouvelle connaissance.

Pour garder mon humanité sauve, je dois m’élever au-dessus des explications simples et rassurantes, comme celle qui veut que tu sois l’incarnation du mal (et nous du bien de toute évidence...) Extirper ma pensée de la gravité du « ground zéro », quelle que soit sa force. Me placer au-delà des nombres et des statistiques. Même si cent dix étages c’est haut, très haut. Carl Jasper, philosophe et un des pères de la psychiatrie, nous rappelle que l’homme ne prend entièrement conscience de lui-même que dans les moments extrêmes. Je ne laisserai pas passer cette chance… C’est alors seulement que je reprendrai confiance. Que je garderai l’espoir d’une société guidée par une conscience morale et responsable! Marguerite Yourcenar (non, tu ne la connais pas non plus…) fait dire à l’empereur Hadrien : « Je me sens responsable de la beauté du monde ». Ce pauvre monde a un besoin urgent de beauté, beaucoup de beauté, pour faire face à l’abomination. Celle dont tu es responsable, monsieur le terroriste – et sans vouloir te froisser – n’est rien à côté de celle que tu démasques et de celle que tu as déclenchée.

Je m’agripperai à tout ce qu’il y a encore de beau. J’irai trouver mes enfants et les ferai asseoir à la même table que les tiens. Ne t’en déplaise, ils prendront le même avion. Leur cœur sera bilingue. Je leur dirai qu’il y a un diamant magnifique caché au fond du volcan. Qu’il faut qu’ils restent ensemble et qu’ils apprennent à se connaître. À s’écouter l’un l’autre. Ils sauront alors que la vie est belle, même quand elle n’est pas toujours paisible, tant qu’il y a de l’espoir. Et il y aura de l’espoir tant qu’ils pourront encore se parler.

Oui, c’est peut-être une folie de croire encore en l’humanité. Mais le fou n’est-il pas celui qui a tout perdu sauf la raison? À quoi servirait l’espoir s’il se dérobait devant l’épreuve? Que vaudrait la confiance si elle ne s’accrochait pas obstinément au doute? Et que serait la foi si elle ne déplaçait pas les montagnes?

Adieu, monsieur le terroriste, tu peux maintenant t’en aller. J’ai beaucoup de travail à faire…

Mounir Samy, MD
Centre Universitaire de Santé McGill
L’Hôpital de Montréal pour Enfants
Mai 2003

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