La vie est belle, M. Le terroriste
Par Mounir Samy Conférences du Colloque 2003 « Renouer avec la beauté du Monde» publiés dans Équilibre en tête Une version modifiée de cet article a été publiée dans Bulletin le Trans-Parents, Vol.12, no 2, Fevrier 2002, 6-9. Ceci n’est pas ma première lettre mais la seule que je me résigne à t’écrire. Il faut dire que j’ai beaucoup hésité. Dans ma première lettre je me sentais un peu perdu. Alors je l’ai cachée au fond de mon silence. Il y en a eu d’autres, mais le vacarme des bombes était si fort que les mots ne servaient plus à rien. Devant tout ce ravage dont tu es la cause - et moi aussi car une seule personne ne peut être responsable d’un tel malheur - mon silence est devenu colère. J’ai crié : « la vie est injuste », l’écho m’a répondu « juste! ». J’ai crié : « la vie est méchante », l’écho m’a répondu « chante! ». Pour me faire entendre, j’ai voulu raser les montagnes mais je criais encore dans le désert. J’ai pensé alors dans ma fureur que j’avais un avant-goût de ce que tu devais ressentir. Après tout, c’est peut-être cela que tu voulais. Tant de vies fauchées, tant de cœurs brisés, tant de familles frappées d’un coup par la catastrophe. Tu as fait un beau gâchis, monsieur le terroriste. Et puis, qu’avais-tu contre ces belles tours que le poète a appelées les mamelles de New York? (Tu ne le savais pas, bien sûr, puisque tu t’en fous de la poésie). Dis-moi, n’as-tu jamais voulu échanger ta grotte profonde pour un gratte-ciel? Oui monsieur le terroriste, tu as fait un gros dégât. Et pourtant, stupidement, je pensais à ton suicide kamikaze planifié depuis plusieurs mois. Quel Dieu adorais-tu avec tant de haine? Du fond de quelle source puisais-tu la force d’un tel désespoir et encore vouloir espérer un meilleur au-delà? Je pensais à ta femme muette, patiente et résignée. Je pensais à tes enfants abandonnés, leur vie tronquée et n’ayant même pas droit à la tristesse puisque papa est un glorieux martyr. D’ailleurs, par quel odieux délire es-tu devenu un glorieux martyr? Qu’as-tu laissé dans leur cœur en héritage? Je t’imaginais partir de chez toi ce matin-là le cœur gros. Tu as vu tes parents, tes mioches et leur mère pour la dernière fois, sans même pouvoir leur dire adieu, car la Cause - cause de tout - le voulait ainsi. S’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, il n’y a pas de plus grande bêtise que de la donner pour ceux qu’on déteste. Car tu n’as pas fait ça pour les tiens, monsieur le terroriste, mais pour toi-même. Et encore, caché derrière des versets, pour déverser ton fiel. Tu disais ta Cause divine mais vois-tu, si tu crois connaître Dieu, c’est que ce n’est pas Lui. C’est Saint-Augustin qui te le dit. Celui qui remerciait les athées car grâce au doute, ils aidaient à approfondir la foi des croyants… (oui, je sais, tu t’en moques aussi de Saint-Augustin). Tu n’as pas servi ton peuple si souvent humilié. Au contraire, tu l’as poussé plus loin encore dans l’aliénation de la conscience occidentale. Tu as réussi à faire enrager les petits maîtres de ce monde. Tu t’es pris pour Dieu et tu les as faits à ton image. À présent, ils rivalisent avec toi de haine et d’ardeur. Qui peut me dire la différence entre un tordu et un redresseur de torts ? D’autres de ton espèce, tout aussi zélés, profitent du malheur qui passe pour faire avancer leur propre Cause, tout aussi aveugle et absurde. Tu es petit quand bien même tu te serais sacrifié pour ta tribu, car sache bien qu’il n’y a pas de grandeur d’âme sans beauté. La grandeur sans beauté, monsieur le terroriste, est l’attribut des monstres. Savais-tu seulement que «ce qui peut arriver de pire à un homme, c’est de se prendre pour un dieu » ? Naguib Mahfouz , prix Nobel de littérature, l’a pourtant écrit. Celui-là même, que tu as poignardé dans une rue du Caire, il y a quelques années sans en avoir jamais lu une phrase. Car si tu avais connu les vrais plaisirs de l’esprit, l’utopie n’aurait pas eu sur toi cette emprise étouffante. Tu es passé à côté de tant de beauté et cela est bien triste. Je sais. Ton destin était tracé depuis toujours. Ton monde – ton tiers-monde – n’est pas traité comme du monde. Tu n’as connu que l’exclusion, l’humiliation et l’arrogance de ceux qui ont tous les droits et le pouvoir de leur côté. Ou même pire, l’indifférence des bien-pensants. Je l’admets. Ton monde n’a même pas accès à la dignité. Il est tentant de dire que quelque part, ta Cause est juste. Il est vraiment dommage pourtant, monsieur le terroriste, que tu l’aies si vilainement travestie. Il n’y a rien d’étonnant d’ailleurs. Partout à travers l’histoire le mal a été commis au nom d’un plus grand bien : des croisades à l’inquisition. Au nom de l’islamisme ou du sionisme. Au nom du nationalisme ou du communisme. En passant par les innombrables guerres très patriotiques ou très peu saintes. Au nom de Dieu, au nom du Roi et de l’arène. Page 1 de 2
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