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Réechanter la vie

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Plus près de nous, la première transcendance chez plusieurs interviewés de notre enquête était celle du plus intime au-delà d’eux-mêmes qui les dynamisait, les élevait, leur échappait en même temps, comme écart de désir, d’espérance, même dans des situations les plus coincées.

Ineffable, indicible, la transcendance est évoquée comme référence à la fois existentielle, mais jamais totalement définie, circonscrite, qu’il s’agisse de la dignité humaine radicale, inaliénable, ou de Dieu.

Toute société est ultimement fondée sur une adhésion à quelque chose de commun et d’autre à la fois qui la transcende et dont on ne peut disposer au gré des contingences ni s’approprier comme un objet de manipulation ou de domination. Certains me diront que nos sociétés pluralistes, auto-instituées ne peuvent se concevoir dans ces termes. Notons d’abord que l’humanité est pluraliste depuis bien longtemps, et pourtant s’en dégage une sorte de radicalité commune de la condition humaine ouverte sur cette incontournable référence à la transcendance. L’être humain est plus qu’un citoyen de droits et de devoirs, plus que ses amours, ses ouvrages, ses croyances, sa culture, sa société et son histoire.

Cet écart entre nous et cette transcendance offre un espace paradoxalement libre et obligeant où se joue la dynamique fondamentale de la conscience avec ses passionnants défis de bien juger, de bien agir, de bien vivre et aussi d’accueillir l’Autre qui ouvre sur plus grand que soi. Des religions au meilleur d’elles-mêmes ont médiatisé depuis longtemps cette transcendance. Je ne suis pas sûr que nos sociétés laïques aient vraiment réussi à remédiatiser celle-ci. Et, à tort ou à raison, je pense qu’elles ne peuvent faire l’économie d’une pareille tâche déjà exigée en toute conscience. Mais il existe aussi d’autres rapports à la transcendance dans la conscience contemporaine.

Je pense que plusieurs parmi nous souhaitent un rehaussement de nos débats et combats, de nos pratiques de tous ordres, de nos logiques de consommation, d’utilité et d’intérêt immédiat, bref de tout ce qui aplatit, rabat notre vie individuelle et collective, notre «moral», notre conscience, nos désirs et nos rêves les plus nobles, nos idéaux les plus chers et nos projets humains les plus cruciaux.

La transcendance d’aujourd’hui n’est plus celle d’un Ordre sacral prédéterminé, régulateur de la nature et de la culture, de la société et de la conduite individuelle, de la grande histoire et de nos histoires singulières. Ce n’est plus une transcendance de l’unique réponse déjà toute donnée. Elle s’inscrit davantage dans la dynamique de la conscience humaine toujours en train de se définir et de s’ouvrir à de nouveaux sens et horizons tout en ressaisissant ses patrimoines historiques, culturels et religieux, ses ruptures et inédits qui adviennent à chacune des époques et générations.

S’agit-il de mystère, de mystique ou de foi, c’est du dedans du monde, de sa finitude, de ses blessures, de ses appels au dépassement, de ses questions non résolues, de ses ouvertures sur l’infini, l’ineffable et l’indicible que se développent de nouveaux sens spirituels ou religieux de la transcendance.

L’admirable créativité culturelle des dernières décennies a dégagé de nouveaux espaces symboliques, poétiques et mystiques de réenchantement du monde. On ne saurait sous-estimer ces lieux de grâce comme contrepoids à nos désenchantements contemporains face à l’amour et à la justice, à la politique et à la religion, à la télévision commerciale et au caractère éphémère des expériences dans presque tous les domaines de la vie et de la cité.

Dans nos sociétés sécularisées, laïques, la transcendance trouve dans le champ culturel un lieu d’expression et d’inspiration pour «réveiller» la conscience individuelle et collective. Cette transcendance plus gratuite et plus libre vient rouvrir les enfermements des pratiques et des logiques fonctionnelles d’une société bureaucratisée et «surjudiciarisée», tout en mettant en cause les anciennes transcendances sacrales qui imposaient à la conscience humaine un destin et un dessein déjà tracés.

Du coup se libère la capacité, sinon la possibilité de devenir acteur pour transcender nos limites et notre finitude, nos raisons et calculs immédiats, et pour accueillir librement des sens plus grands, plus hauts, plus profonds qui ne viennent pas de soi, bref pour rehausser le vivre ensemble, la responsabilité citoyenne, le tonus moral, la foi et l’espérance. Ce dont nous avons bien besoin pour mieux assumer les enjeux de fond du tournant historique que nous vivons aujourd’hui.

Les cartes d’émancipation et de modernisation que nous avons jouées depuis quelques décennies appelaient une plus grande qualité de conscience et de jugement, et une plus profonde exigence morale et spirituelle. La liberté, l’autonomie et aussi la démocratie invitent à beaucoup plus de maturité que n’importe quel système autoritaire ou très régulé. Combien de contemporains de chez nous sont passés plus ou moins inconsciemment de la tradition à de nouvelles conformités …

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