Réechanter la vie
Page 8 Jean Vanier m’a raconté ce fait émouvant. Rappelons d’abord qu’il est le fondateur de L’Arche, un organisme de soutien aux grands handicapés. «Il m’arrive un jour un homme on ne peut plus handicapé : complètement perclus, difforme, sourd et muet. À l’Arche chacun des handicapés est mis à contribution. Mais à lui que pouvais-je demander? Sur un bout de papier je griffonne ceci : "Si toi, le plus paumé de tous, ici, tu as le sourire de temps à autre, c’est qu’il y a de l’espoir pour tous. Es-tu prêt à cela?" Il me fait un signe de tête pour me signifier son acquiescement. Cet homme a été pour nous un rayon de soleil. Il dégageait un je ne sais quoi de lumineuse et mystérieuse paix qui nous inspirait tous. Quelque chose de transcendant, plus fort que toutes les raisons de désespérer. Les plus beaux êtres que j’ai connus dans ma vie, croyants ou non, avaient en commun un souffle spirituel. Plusieurs étaient l’âme de leur milieu. Des êtres modestes, attentifs aux plus fragiles, sans prêchi-prêcha, plus exigeants pour eux-mêmes que pour les autres. Leur vérité était avant tout dans leur façon d’être et d’agir. Je pense à certains maîtres qui m’ont marqué profondément. Des jeunes nous ont parlé de leurs grands-parents en ces termes : «Eux ils ont tenu le coup, ils ont traversé de dures épreuves, on a besoin de leurs valeurs, de leur force tranquille. Ils ont fait la preuve qu’on peut aimer longtemps.» Ces êtres de grâce sont les plus beaux sacrements de notre humanité; ils nous inspirent sans s’imposer à nous. Il y a déjà dans la conscience humaine, dans la culture, une dynamique de distanciation, d’élévation. La modernité dont on dit tant de mal porte des ferments critiques qui ouvrent sur la transcendance et le dépassement. La sensibilité aux droits humains fondamentaux a quelque chose de cette instance spirituelle. Un sens transcendant, une conquête de l’âme. Un respect sacré, un idéal de société, et non pas seulement une régulation juridique et sociale. Au meilleur d’elle-même, la charte des droits tient d’une philosophie et d’une spiritualité de la dignité humaine et de sa transcendance. D’aucuns, soit d’option laïque, soit d’option religieuse, en font aussi un enjeu de société. Ils s’interrogent sur le monde occidental de plus en plus noyé, sinon engoncé dans son immanence. Une immanence sans mémoire de ses propres fondements historiques, de ses propres références fondatrices. Des esprits lucides s’inquiètent de la crise de la transmission et des ruptures à ce chapitre crucial de la compréhension de notre civilisation, de ses fondements judéo-chrétiens, greco-romains, et plus récemment des idéaux du siècle des Lumières, par-delà les travers idéologiques qui les ont trahis ou pervertis. La réflexion actuelle sur la transcendance est une médiation prometteuse de cette nouvelle conscience pour refonder le meilleur de ce que nous sommes, le meilleur de notre tradition et de notre modernité, le meilleur de nos valeurs, de nos aspirations et de nos espoirs. Cet éveil à la transcendance ouvre sur un horizon autre qu’une croissance économique illusoirement sacralisée en promesse de paradis terrestre. Comment s’étonner que la transcendance en son élan premier de rehaussement de la vie et du sens rebondisse dans l’âme contemporaine, d’abord sous un mode critique devant les nouveaux défis de barbarie et de ravalement de la dignité humaine. Sans compter une conscience plus vive des profondes inégalités de condition de vie et de la mercantilisation de tous les échanges humains même les plus nobles et les plus fondamentaux, comme l’amour, l’éducation, la santé, la culture, l’adieu aux morts et quoi encore. Ce recours à la transcendance vient contrer une certaine mouvance vers les raisons les plus basses et les instincts les plus primaires. Encore ici, tout se passe comme s’il fallait reprendre les choses à leur racine, y compris lorsqu’on pense et repense la transcendance elle-même. Le préfixe "trans" signifie par-delà, au-delà de, au-dessus, au travers, marquant ainsi une dynamique d’écart, d’ouverture, de dépassement. Ouverture mystérieuse de l’âme sur l’infini, sur l’inconditionné, sur ce dont on ne peut disposer. Page 8 de 10
Sujets :
Grand public,
Quête de sens : colloques,
Grand public
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