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Réechanter la vie

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On me dira que c’est un cas exceptionnel. L’esquive est trop facile. Je ne suis pas sûr qu’en éducation, en pratique d’intervention ou en thérapie on croit beaucoup à ce genre de démarche.

Je pense aussi à ce menuisier retraité, déprimé, confus, amer, en rogne contre la vie, contre les siens, contre la société. Voici comment il a réenchanté sa vie. Il y avait trois jeunes adultes chômeurs parmi ses voisins de rue, à Saint-Jérôme. Avec eux, il a mis en œuvre une petite entreprise de réfection en habitation. Il leur a appris son métier. Ce qui lui a donné l’idée d’élargir son expérience en mettant sur pied un organisme appelé Atelier des aînés où des hommes de métier vont réparer gratuitement un tas de choses défectueuses dans des jeunes familles monoparentales. Il me disait: «On y fait bien d’autres choses à ces occasions-là; on dialogue avec la jeune maman, avec les enfants; on répare les jouets; on embellit le logement; on les initie à faire un budget. On implique nos conjointes pour d’autres apprentissages dont ont besoin ces toutes jeunes femmes démunies.»

Et cette autre expérience que j’ai vécue pendant de longues années comme bénévole dans un centre hospitalier de soins prolongés. On sait l’atmosphère souvent très lourde de ces mouroirs, sinon de ces lieux d’où on ne sortira jamais. Je me rappelle d’un ex-barman révolté presque jusqu’au délire. J’étais, comme curé, sa cible préférée. C’était sa façon de crier sa colère contre Dieu. Il a changé du tout au tout quand je lui ai demandé son aide pour requinquer un autre malade qui se projetait de sa chaise-mobile par rage et désespoir. J’ai dit à mon barman: "Vous seul pouvez le comprendre".

Ce fut le commencement de la mise en place d’un support communautaire entre les cinq hommes de cette chambre qui jusque là étaient enfermés en eux-mêmes. Le soleil venait de rentrer dans leur vie.

Jean Vanier, l’abbé Pierre m’ont enseigné cette pédagogie. Comme aussi une infirmière qui a transformé complètement son département dans cet hôpital. Et je me dis pourquoi donc arrive-t-on à faire des choses pareilles dans les milieux les plus pauvres, alors qu’ailleurs on ne songe pas à des expériences comme celles-là ?

-Le quatrième champ humain que j’ai retenu est celui de la dynamique spirituelle, elle aussi source de réenchantement de la vie.

Disons d’abord que le spirituel dont il sera question ici est celui qui se loge dans les profondeurs de notre humanité, de l’âme et conscience que nous avons tous. Les esprits religieux n’ont pas le monopole de cette force intérieure. J’ai essayé d’en déployer toutes les virtualités dans mon ouvrage sur le réenchantement de la vie.

J’ouvre ici une parenthèse. Je ne suis pas sûr que depuis l’évacuation de notre propre religion historique, on se soit donné une spiritualité et une morale laïques. Au XIXe siècle, au moment où légitimement on a séparé l’État et l’Église, des esprits laïques avec raison, disaient ceci : «S’ils ne sont pas croyants dans une tradition religieuse éprouvée et critique d’elle-même, ils deviendront crédules». Quelle prophétie! (Fin de la parenthèse). Voyons ce versant positif.

Dans notre recherche sur le nouvel art de vivre nous nous sommes rendu compte que depuis le tournant des années 80, après une période très matérialiste, plusieurs gens d’ici ont renoué de diverses façons avec les valeurs spirituelles. Hélas trop souvent cette dynamique est restée marginale dans nos rationalités professionnelles, scientifiques ou idéologiques. Pourtant, chez des gens de tous âges et milieux, ce champ d’expérience a été un tremplin de rebondissement, de renouement avec les profondeurs d’âme et conscience où se logent de puissants ressorts de motivation, de liberté intérieure, de nouveaux élans, de sens qui font vivre, aimer, lutter, espérer. On ne va pas loin quand on ne croit plus en grand chose.

Me vient en tête le souvenir d’un éminent prof, Jean Duneton, agnostique, qui disait ceci : «L’éducation est une tâche tellement âpre, exigeante et de longue haleine qu’il te faut une foi à toute épreuve, sinon tu ne tiens pas le coup ou tu deviens un rond-de-cuir sans attrait pour les jeunes».

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