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Réechanter la vie

Par Jacques Grand’Maison
Volume 19, no.1

Conférences du Colloque 2003 « Renouer avec la beauté du Monde» publiés dans Équilibre en tête

L’Association canadienne pour la santé mentale à Montréal et ses responsables ne manquent pas d’audace. Au moment où se multiplient des enquêtes qui révèlent un certain climat dépressif et de ras-le-bol de la société et de ses citoyens, et même de ses enfants, normalement porteurs de réenchantement de la vie, ici, coup sur coup, depuis trois ans on explore les dynamiques du sens, du bonheur, de la résilience et même de la poésie et de la beauté. Dans un monde jugé de plus en plus violent, inégalitaire et désespérant, plusieurs ont la tentation plus ou moins souterraine de céder au fatalisme du "rien à faire", parfois drapé en éloge philosophique du nihilisme, de l’incertitude ou de l’humour noir.

À mon tour, j’ai le goût de dire qu’il n’y a que quelques intellectuels bien nantis qui sont enchantés du désenchantement du monde. Je les vois caresser leurs bleus à l’âme, cultiver l’art de la laideur, le mépris des bons sentiments et de la vertu, moquer les illusions de ceux qui cherchent des sens qui font vivre, aimer, lutter et espérer. "Kétainerie" que tout cela. Nous serions, ici, au Québec, les fils et filles historiques d’une Grande Noirceur. Nos ancêtres ne seraient qu’une bande d’aliénés. Même nos misères d’aujourd’hui sont réduits à des matériaux pour les scènes et les écrans pour les romans et les films, pour les chants et les spectacles qui barratent nos turpitudes, nos dégoûts, nos ressentiments, nos échecs à l’amour et quoi encore! Car sachez-le, la noblesse, la grandeur, la pureté du cœur, l’honnêteté, la vérité, l’idéal, la force d’âme, le tonus moral, la beauté du monde, l’innocence, la quête de bonheur et de sens et la foi sont des relents d’un vieil humanisme éculé, dépassé, décrépi. La laideur du monde seule digne d’intérêt! Il n’y a que la laideur du monde qui est belle. Il n’y a d’intéressant que les gestes et paroles qui crêpent le chignon à l’autre, comme en témoignent presque tous nos téléromans. La sublime invasion des barbares jusque dans la mort. Bien mourir, la belle affaire! (un film à voir).

Malheur à celui qui ose formuler la moindre critique sur ce culte du laid, qui ose dire que le bonheur est possible et qu’il y a chez l’être humain un fond de positivation, d’espérance et de réenchantement de la vie, de résilience pour rebondir en nouvel élan. Chapeau à l’Association canadienne pour la santé mentale qui croit encore, envers et contre tout à ces ressorts inestimables de la conscience et de l’âme humaine!

C’est ça que je veux mettre de l’avant dans cet exposé de départ, sans prétendre à une quelconque exhaustivité, trop conscient que je suis des limites de ma parole singulière. À tort ou à raison, je pense qu’au cours des derniers siècles et encore aujourd’hui, nos idéologies, nos arts et sciences, nos mémoires historiques, nos religions ont trop souvent perdu de vue ce fond de positivation que l’on peut trouver même au creux des pires épreuves. L’histoire humaine en témoigne. Cette dynamique fondamentale est parfois la seule capable de vaincre une certaine pente contemporaine au fatalisme, au ressentiment et à la déprime.

Je viens de terminer un mandat de 4 ans comme citoyen bénévole dans une institution sociale. Je m’y suis senti comme dans un système dont l’idéologie était son propre fonctionnement avec ses batailles de statuts, de pouvoir, de fric, de structure, de méthodologie instrumentale. Je me disais : Bon Dieu, nous ne sommes pas de purs technologues de crise. Au nom de quoi travaillons-nous? Qu’est-ce qui se passe dans la conscience des gens? Qu’est-ce qui pourrait leur permettre de rebondir? Ne sommes-nous pas des êtres de sens? N’est-ce pas ce que nous avons de plus spécifique? Permettez-moi d’élargir ce questionnement.

À son meilleur, l’histoire humaine nous révèle la merveilleuse et mystérieuse capacité de faire sens même là où il n’y en a plus. Dans les cavernes de nos ancêtres les plus primitifs, on a trouvé des fresques étonnantes d’enchantement, de réenchantement de la vie. C’est ainsi que des individus, des peuples ont su traverser des épreuves terribles, des désespoirs mortifères. Le grand historien Micéa Éliade disait ceci : «Quand on sait tout ce que l’humanité a connu de misère, de souffrance, de cruauté et d’absurdité, comment ne pas s’étonner qu’il y ait eu si peu de gens qui se soient suicidés? Le psychiatre juif Frankl qui a vécu l’horreur d’Auschwitz se posait la même question. Plus largement, dans l’évolution de la terre, il y a eu cinq périodes où la vie a été menacée de disparaître. La troisième a été la plus longue et la plus affreuse. 90% des espèces ont disparu. Et pourtant la vie a rebondi en nouvel élan par la suite. Ma vieille mère peu instruite qui ne connaissait rien de tout cela, me disait: «quand on est en prise sur le sens de ce qu’on vit, de ce qu’on fait, de ce qu’on croit, on est beaucoup plus en mesure de faire face aux difficultés de son parcours, et davantage apte à aller au bout de ce qu’on entreprend.» Elle m’a transmis cette philosophie de la vie, cet humanisme, cette spiritualité. C’est plus qu’une affaire de rationalité. Ça va chercher nos profondeurs de conscience, de cœur, de sentiment, d’âme, de ressources insoupçonnées au fond de nous, comme le disait Malraux.

Dans un congrès international où nous avions débattu nos idéologies, nos spectres repoussoirs, qui le sexisme, qui le racisme, qui le capitalisme, qui le communisme, qui le fascisme ou l’intégrisme, le dernier soir a été consacré à la fête de nos musiques et chants des cinq continents. Ce fut un moment sublime de communion humaine. À la fin de la soirée quelqu’un s’est levé et a dit ceci

«Nous avons brassé pendant plusieurs jours des ressentiments, des colères, des misères, des refus, sans nous arrêter aux contenus positifs de ce qui nous rassemble. Ce soir nous nous sommes enamourés de notre humanité commune, nous nous sommes réenchantés. Pourquoi donc explorons-nous si peu le fond de positivation qu’il y a chez l’être humain, les ressorts qui le font rebondir, les cordes sensibles de notre fibre humaine, les sens qui redonnent le goût de vivre et des raisons communes pour mieux vivre, agir, construire ensemble. On a précisé toutes ces choses dont nous voulons nous débarrasser. Mais en nous limitant à cette démarche critique, toute nécessaire soit-elle, nous nous vidons dans tous les sens du terme. Même le mot humanisme nous semble suspect. La science nous dit que la nature a horreur du vide. Comment se fait-il que durant les derniers siècles, en Occident, on a si peu compris que la conscience humaine a elle aussi horreur du vide.»

En l’écoutant, je pensais à cette Brésilienne qui est venue à Montréal faire son doctorat avec moi. Elle me disait:

«Ce qui me scandalise ici au Québec et en Amérique du Nord, c’est le nombre de gens de tous âges qui se disent vides ou déprimés ou suicidaires, ou frustrés. Dans mon pays de misère, on se suicide très peu. J’entends ici, des spécialistes de tous ordres qui évoquent pour la plupart des causes d’ordre matériel, fonctionnel. Bien sûr, on fait allusion à la crise de sens, à la perte de repères. Mais c’est souvent sans contenu philosophique, culturel, spirituel. Pratiquement rien sur la dynamique du croire, sur cette étonnante espérance envers et contre tout ce qu’il y a au fond de l’être humain. Des analphabètes du spirituel quoi! Plutôt des technologues de la mécanique psychique, de la communication et du fonctionnement social. Que des symptômes, comme celui de la compulsivité: joueurs compulsifs, acheteurs compulsifs et quoi encore!

Il y a des questions "tabou" chez vous. Par exemple, pourquoi êtes-vous devenus si fragiles psychiquement, moralement? Pourquoi tant de gens sont frustrés même chez les bien nantis? À l’université comme dans mon quartier ici à Montréal, et chez mes nouveaux amis, on ne supporte pas ce genre de questions.»

Ressaisissons son propos pour en voir le fond de scène historique.

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