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Les temps sont au burnout

Par Jacques Lafleur, psychologue et auteur
Vol. 14 no 3

(Reste à savoir pourquoi on tient tellement à être de son temps…).

Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort? »

Telle est la question que le roi qui règne sur la première planète où le petit prince arrive après son départ pose à ce dernier.

« Ce serait vous, répond le petit prince. Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. » Mais voilà que nous vivons à une époque où l’intelligence a cédé la place à un sentiment de nécessité qui rend aveugle. Aujourd’hui, l’autorité repose sur l’irréalisme, il faudrait arriver à faire toujours davantage avec de moins en moins de ressources. Toujours!

Or, que se passerait-il si le roi, croyant avoir absolument besoin d’un oiseau de mer, refusait de voir qu’il est impossible que son général lui obéisse et s’il maintenait son ordre? Que se passerait-il si, en plus, n’ayant pas vraiment de respect pour lui-même, ou ayant tellement peur de perdre son titre, ses gages, la confiance ou l’amitié du roi, ou encore simplement de perdre la face, que se passerait-il donc si le général se mettait en frais de se changer en oiseau de mer?

Qu’arriverait-il si, pour toutes sortes de raisons par ailleurs valables, le général ne pouvait pas se donner le choix de désobéir à un ordre inexécutable?

Eh bien, il mettrait peu à peu toute son énergie à mener à bien la mission impossible qu’il aurait acceptée, il en deviendrait obsédé, il en perdrait le sommeil, il serait envahi d’une angoisse grandissante et… on le retrouverait un jour ou l’autre en burnout.

D’une certaine manière, depuis une vingtaine d’années, le « roi » est devenu fou ou à tout le moins aveugle. Il s’est mis dans la tête de faire plus d’argent – ou de rendre plus de services - avec moins de personnel. Son obsession s’est notamment traduite par la fermeture pure et simple de beaucoup de milieux de travail, par l’abolition de nombreux postes dans les autres, par des fusions, par la raréfaction des emplois décents, etc. Notre sécurité financière en a pris pour son rhume, mais notre esprit de consommateur n’a pas changé : nous continuons de vouloir maintenir un haut train de vie et de croire que, si nous disposions de plus d’argent, tout irait un peu mieux.

Ces restrictions de personnel ont aussi eu pour conséquence l’augmentation de notre tâche de travail ainsi que sa complexification. S’il est de plus en plus difficile d’avoir le sentiment du « devoir accompli », c’est tout simplement qu’il est devenu presque impossible d’accomplir le devoir en question, même pour « les généraux » les mieux aguerris. Mais ce ne sont pas les drôles de poches qu’on a sous les yeux depuis des mois qui nous arrêteront : « Il ne sera pas dit que je n’aurai pas fait mon devoir coûte que coûte! ». Compte tenu de notre grande tendance à la culpabilité, la quantité démesurée de travail dont on nous a chargée a porté un dur coup à notre sécurité « morale », à notre sentiment – par ailleurs bien fragile – d’être « correct », alors que les « bonnes raisons » pour se sentir coupable, ou à tout le moins inadéquat, continuent d’augmenter en flèche, autant au travail qu’à la maison. Alors, nous disons-nous : « Je me reposerai quand j’aurai fini », même si force nous est de constater que, compte tenu de nos « ambitions », nous n’aurons jamais fini…

Et puis nous continuons aussi de vouloir être valorisés par « le roi » et par nos pairs, nous tenons très fort à garder une certaine image de force ou de fiabilité, nous avons peur des reproches, de l’échec, ou encore du jugement des autres, nous sommes plutôt perfectionnistes et nous ne nous aimons nous-mêmes que lorsque nous « livrons la marchandise », au travail et à la maison. Autre source de déception et d’épuisement car, malgré nos innombrables efforts, le roi attend toujours son oiseau de mer et il a plus souvent tendance à nous blâmer et à nous pousser dans le dos qu’à nous féliciter de nos efforts. Notre sécurité affective est ainsi constamment menacée.

D’un côté donc, il y a pour beaucoup d’entre nous une augmentation du stress au travail et du temps que nous y passons. Forcément, il nous reste moins de temps pour notre vie personnelle. Et de l’autre côté, cette même vie personnelle s’est elle aussi horriblement compliquée : une fois nos « tâches » accomplies, il ne nous reste en effet ni temps ni énergie. C’est donc un sentiment très répandu que celui de sentir que notre vie nous échappe, que nous n’avons plus de vie : « La vie, c’est pour plus tard. Pour l’instant, je n’ai pas le temps. »

Pas de temps pour aimer nos proches, par exemple. Pas de temps pour rire, non plus. Coincés de partout dans une vie qu’ils ressentent souvent comme vide, se sentant constamment en situation de rattrapage derrière des tâches qui ne leur laisseraient supposément jamais vraiment le temps de récupérer, beaucoup de gens laissent dépérir leurs forces jusqu’à ce que leur corps ou leur âme n’en puisse plus. Le burnout, c’est le point d’aboutissement de cette vie de course folle, le point où une maladie dite « physique » (un infarctus, par exemple) ou dite « mentale » (une dépression nerveuse, par exemple) nous met hors circuit, nous paralyse dans la souffrance, nous oblige à cesser de courir pendant quelques mois. Le burnout, c’est ce qui se passe quand on atteint la date d’expiration qui apparaît jour après jour un peu plus clairement dans les cernes sous nos yeux.

On pourrait s’arrêter avant, non?

On pourrait s’arrêter quand, jour après jour, la fatigue est au rendez-vous dès le matin, quand les maux de dos ou les maux de tête deviennent presque chroniques, quand le sommeil est très nettement insuffisant, quand presque tout nous irrite, quand on voit tout comme une corvée ou comme une montagne, quand rien ne nous fait plus rire, quand on rêve d’une île déserte, quand on obtient de moins en moins de résultats malgré qu’on investisse de plus en plus d’efforts, quand on est chroniquement insatisfait, quand toutes sortes de maux ou de malaises se succèdent sans interruption dans notre corps et notre âme, quand on doit tout relire cinq fois, quand on compte tous les matins le nombre de jours avant le prochain congé, ou le nombre de mois et d’années qui nous séparent de la retraite, quand on se sent au bout du rouleau? On pourrait s’arrêter, non?

Eh bien, justement, il semble que non.

Pourquoi?

Parce que nous sommes dépendants. Financièrement, affectivement, et « moralement ». Et parce que, comme on l’a vu, le monde a changé et qu’on ne peut plus y vivre « comme avant ».

La montée de la richesse dans les années 60 et 70 nous avait amenés à croire que nous étions définitivement sortis de la misère qu’avaient vécue nos parents ou nos grands-parents. Les emplois permanents étaient nombreux, la tâche que nous avions à accomplir était « raisonnable » et relativement bien rémunérée. Nous avons alors appris à compter sur un salaire honorable et régulier, alors qu’une prestation de travail honnête nous garantissait la satisfaction de notre employeur, l’appui de nos collègues ainsi que le sentiment d’être « corrects ». Nous pouvions faire notre travail avec un relatif plaisir et retourner à la maison où nous attendaient un certain nombre de tâches, certes, mais où nous avions aussi largement le temps de vivre avec les nôtres et de profiter de la vie. Nous nous sentions le plus souvent en équilibre et en sécurité, et tout semblait indiquer que ça continuerait.

Mais, voilà, le monde s’est beaucoup complexifié en peu de temps, et il est devenu plus difficile d’y garder un bon équilibre physique et mental. Pour y arriver, nous devons changer des choses. Nous devons notamment « travailler » nos dépendances financière, affective et morale. Nous devons arriver à être « intérieurement » plus libres et plus en sécurité.

Il me vient cependant une question capitale : « Le roi », en vous demandant ici de prendre soin de vous, de rééquilibrer votre vie, de vous reposer davantage, de vous libérer d’une partie de ce que vous croyez devoir faire pour satisfaire vos « besoins » financiers, affectifs et moreaux ne serait-il pas encore en train de vous ordonner de vous changer en oiseau de mer?

Est-il réaliste de croire qu’il vous soit possible de renoncer à ce qui, par ailleurs, vous fait souffrir?

Si c’est trop vous demander, alors qu’est-ce que vous pouvez faire pour alléger votre tâche et commencer à penser autrement? Vous vous souvenez? : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner », disait le roi. Alors, ce que vous pouvez faire aujourd’hui pour éviter de vous détruire à la tâche, ça, vous devez l’exiger de vous-même. Sachez que le roi vous l’ordonne… et que le petit prince est tout à fait d’accord!

Note :
Jacques Lafleur donne des consultations et anime divers ateliers sur le stress et la santé. Il a écrit, avec Robert Béliveau, médecin, Les quatre clés de l’équilibre personnel: quand il faut soigner sa vie. Il est aussi l’auteur de Relaxer: des stratégies pour apprivoiser notre stress et Le burnout, questions et réponses, également publiés aux Éditions LOGIQUES.



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