Contactez-nousPlan du siteAccueil
    
 
 

Article en ligne

     

Les 15-30 ans : Être ou ne pas être

Par Diane Aubin, psychologue
Vol.17 no 3

Conférences du Colloque 2002 « L’angoisse du bonheur... l’interdit de la souffrance! » publiés dans Équilibre en tête

Dans le théâtre et la psychologie, les deux domaines dans lesquels j’ai étudié et travaillé, j’ai retrouvé la même préoccupation : la nécessaire représentation du drame humain, de sa communication ou de son élaboration.¹ Une fonction commune au théâtre et à l’espace thérapeutique est de tendre un miroir, à la société ou à l’individu. L’objectif poursuivi étant la recherche de soulagement par l’apprivoisement de sa propre souffrance ou de celle d’autrui.

D’une manière dramatique, parfois tragique, parfois comique, le théâtre nous rappelle que ce qui arrive aux autres pourrait aussi arriver à soi. En suscitant des émotions (rire, peur, indignation, pleurs), la représentation nous rappelle notre condition humaine (c’est aussi le titre d’un roman de Malraux...) et nous permet d’apprivoiser le pareil en soi et dans les autres : tantôt divisés entre la raison et la passion, tantôt tentés par le bien ou par le mal, contraints que nous sommes de continuellement choisir. C’est aussi ce que nous rappelle la nécessaire rencontre avec soi-même dans l’espace thérapeutique, d’une manière dramatique, parfois tragique, parfois comique.
Le titre de mon allocution contient une question célèbre, posée par Hamlet - personnage non moins célèbre du théâtre élisabéthain - et qui renvoie au choix d’être ou de ne pas être. Par ailleurs, les 15-30 ans sont ceux et celles qu’on appelle les jeunes d’aujourd’hui. Bien entendu, sont rangés dans cette catégorie des jeunes qui vivent des réalités bien différentes, selon qu’ils appartiennent à telle ou telle sous-catégorie. Néanmoins, il semble que les jeunes de notre société qui occupent ce temps de la vie soient conviés à s’intéresser, plus ou moins intensément, à la question que posait Hamlet.

Le choix d’être ou de ne pas être...
Être ou ne pas être, dans cette vie, dans ce corps, dans ce monde, avec l’autre, avec soi-même? Être ou ne pas être à l’image de ses parents? Être ou ne pas être celui ou celle que les autres veulent que l’on soit, celui ou celle que l’on rêve d’être? Être ou ne pas être de son temps? Être ou ne pas être heureux? Être ou ne pas être malheureux? Être ou ne pas être : une question qui renvoie le jeune adulte en croissance à sa condition de sujet, avec ce que cela comporte de possibilités de penser, de réfléchir, de questionner, d’influencer le cours de sa propre vie et le monde qui l’entoure, de faire des choix, de créer et de détruire, de se dépasser, de rencontrer le merveilleux et la cruauté, d’être tantôt maître, tantôt victime de son destin. " Être ou ne pas être..." : source d’inquiétude, d’angoisse, occasion de métamorphose ou de plongée dans le désarroi. C’est la naissance du sujet, la constitution d’une identité, d’une conscience de soi et des autres.
La définition d’une identité propre est centrale dans la vie du jeune. Celui-ci peut être amené à questionner sa place dans la famille, sa place à l’école, sa place dans le groupe des pairs et enfin, sa place dans la société. Bien entendu, ces réflexions et questionnements prendront des allures différentes et atteindront des degrés d’intensité divers, en fonction de chaque parcours individuel. Toutefois, nous constatons que plusieurs jeunes d’aujourd’hui semblent remettre en question leur place dans le monde, leur place dans cette vie. Nous connaissons le taux alarmant de passages à l’acte suicidaire chez les jeunes Québécois.

Ne pas trop se casser la tête...
Les questionnements de l’adolescent et du jeune adulte, par nature relativement angoissants, sont susceptibles d’engendrer des états de souffrance intense, lorsque, dans une société comme la nôtre, les repères normatifs et les rituels sont de moins en moins structurés. Le jeune doit accommoder ses choix en s’inspirant des valeurs ambiantes parmi lesquelles prônent l’individualisme et le changement. Il est convié au plaisir, au bonheur (sans toujours savoir à quoi cela correspond), au rendement, à la recherche de l’efficacité et de la perfection.
À quoi pourront donc servir ses questionnements et ses remises en question dans un tel contexte? Il se fera souvent dire de ne pas trop se casser la tête. Il apprendra à accorder plus d’importance à ce qu’il fait, moins à ce qu’il pense. Enfant de la société dans laquelle il grandit, le jeune d’aujourd’hui apprendra assez tôt qu’il doit triompher de ses doutes, de ses tourments existentiels et de sa souffrance. Il découvrira vite - et on lui fournira - des moyens pour les taire, les cacher et même les nier.

Des drames en vase clos...
Nous savons pourtant que la construction du Moi demande du temps, de la constance et de la continuité dans les soins donnés à l’enfant. Nous connaissons l’importance de constituer un espace qui permette que des liens d’attachement puissent se tisser entre l’enfant et l’autre. Je ne suis pas certaine par ailleurs, par le choix des valeurs que fait notre société, que nous soyons en mesure d’offrir la même disponibilité en termes d’attention et d’intérêt, à ce qui a trait à la constitution du sujet au temps de l’adolescence.
Car, dans une société où l’individualisme est à l’honneur, paradoxalement, l’espace du drame individuel se restreint et les questionnements existentiels trouvent peu de place pour être entendus et partagés. On se confesse suggestion peu ou prou depuis que l’Église a perdu en crédibilité. On va au théâtre beaucoup plus pour s’y distraire que pour y trouver une résolution cathartique de ses tensions intérieures.
Malgré les progrès des sciences dans le soulagement de certaines souffrances, il y a toujours ces malades de l’âme qui n’arrivent pas à trouver remède à leurs maux, ces chercheurs d’absolu qui ne tolèrent pas les compromis et génèrent d’autres maux, des culs-de-sac identitaires dans lesquels se morfondent des gens dont on dit qu’ils ont tout pour être heureux. Des drames personnels et familiaux se vivent en vase clos, là où les questions et les réponses sont trop souvent posées et données par la même personne.

Page 1 de 3



Sur le même sujet

Sujet : Jeunes,

Jeunes

  Publications
  Programmes et autres informations
 
 
 
 
  |   Qui nous sommes   |   Programmes   |   Publications   |   Ressources   |   Événements   |   Santé mentale   |  

© Association canadienne pour la santé mentale - Filiale de Montréal