L’innocence perdue, l’innocence retrouvée
Page 5 C’est ce trajet que nous offrent nos burn-outs, nos dépressions. Ceux et celles qui travaillent dans la relation d’aide sont spécialement proches de l’expérience de Déméter car ils s’identifient facilement à l’archétype de la mère qui doit fournir sécurité et bien-être aux autres. Il en va de même des parents proches des gens atteints d’une maladie, surtout peut-être une maladie mentale qui, dans notre société, isole bien plus que la maladie physique. Quelque soit notre situation dans la vie, nous avons tous une Déméter intérieure. C’est la partie qui aimerait rester en contrôle et règner sur un monde harmonieux. Espérons que, comme Déméter, nous saurons vivre la perte inévitable de cette illusion avec le même courage qu’elle. Et qu’en est il de Perséphone? Est-ce qu’elle reste simplement une victime passive pendant que sa mère fait tout le travail? Ou est-ce qu’elle subit aussi une initia-tion transformatrice? Déjà nous avons vu qu’elle a précipité son propre enlèvement, sa propre perte d’innocence, en se penchant sur la belle narcisse. Nous avons vu qu’elle représente cette partie de nous-mêmes qui a besoin de courir les risques, de couper avec la sécurité statique. Perséphone, c’est la partie jeune et curieuse en nous qui ne peut pas être contente de vivre uniquement dans les règles collectives mais qui est poussée à explorer une identité individuelle. De façon très concrète, souvent chez les femmes, Perséphone c’est la partie qui cherche l’amour et l’aventure à travers les hommes dangereux. Si, pour les hommes, les rites d’initiation ont souvent passé par des exploits héroïques de compétition physiques et professionnelles, pour les femmes l’initiation a souvent passé par les rites de la maternité et de l’amour. Cela change. Il y a beaucoup plus de femmes aujourd’hui qui font leurs preuves dans les domaines autrefois réservés aux hommes. Pourtant, Perséphone is alive and well chez beaucoup de femmes dans leurs histoires d’amour douleureuses et transformatrices. Parfois ces histoires tournent mal. La jeune femme innocente est tentée par la narcisse en forme de drogue et Hadès, le dealer, l’enlève. Curieuse, désireuse d’aventure, croyant les promesses d’amour, elle dit «oui» et disparaît dans les enfers. S’il n’y a pas de Déméter pour venir la chercher ou si elle mange toute la grenade et pas juste un grain, elle peut y laisser non seulement son innocence mais aussi sa vie. Aujourd’hui, dans une période de dissolution de liens familiaux où Déméter ne s’aperçoit même pas que Perséphone a été enlevée, il y a beaucoup de Perséphones dont l’innocence est perdue à jamais. Mais le problème n’est pas juste dans le manque de protection familiale ou dans l’abondance des tentations de la vie dans la rue. Le problème, c’est que chez les jeunes, il y un archétype qui cherche à se vivre, un besoin d’explorer au-delà de l’environment ordinaire. C’est le même archétype qui pousse la jeune fille dans les contes de fée à ouvrir la porte interdite. Dans les contes, cette porte mène au danger mais aussi à la possibilité d’inititaion à un nouveau stade d’être. Dans la vraie vie, malheureusement, pour certaines jeunes filles trop innocentes, trop peu protégées et trop curieuses, elle mène à la destruction seulement. Sur un plan plus positif, on voit beaucoup de femmes qui passent à travers des aventures de Perséphone et en sortent changées pour le mieux. On serait étonné d’apprendre combien de femmes apparamment ordinaires, responsables, mûres et stables, ont dit «oui» au moins une fois dans leur vie à un homme Hadès qui les a menées aux enfers. C’est si fréquent et en même temps si secret, qu’on dirait qu’il s’agit d’une initiation psychologique particulière. L’homme Hadès en question pouvait être un professeur charismatique qui les a flattées, inspirées et abandonées. Il pouvait être le voyou du quartier rejeté par les parents, ou un homme marié, un thérapeute, le chum de sa meilleur amie, un jardinier comme l’amant de Lady Chatterly. Chaque fois il s’agit d’un homme interdit, pas correct. Chaque fois, leur «oui», menait à un amour douloureux et souvent abusif. Mais chaque fois, elles ont vécu des émotions et des expériences sexuelles qu’elles disent n’avoir pu vivre autrement. C’était une façon de descendre aux enfers pour aller au bout d’elles-même. À la fin, leur propre Déméter, la partie protectrice d’elle-même a fini par les sortir de là et elles ont retrouvé leur vie normale. Elles ne parlent jamais, ou presque, de ces experiences mais elles les portent en elles, comme Perséphone portait une part d’Hadès en retournant dans le monde normal. Elles ont perdu leur innocence et leur virginité psychique de jeune fille mais elles ont été initié à une profondeur nouvelle. On voit cette profondeur dans une capacité nouvelle de vivre et d’apprécier la vie, une nouvelle confiance en elles-mêmes et un plaisir nouveau à être en relation avec les autres. Pour conclure, on pourrait dire que chacun de nous, homme et femme, a sa part de Déméter et de Perséphone. Le voyage à travers les enfers et les portes interdites nous enlève à notre innocence primaire, mais il nous prépare à vivre des joies plus durables. Grâce à nos Déméters intérieurs nous devenons plus ouverts à la compassion. Grâce à nos Perséphones, nous faisons confiance à notre curiosité et à notre ouverture. C’est elle qui nous attire vers de nouvelles fleurs, de nouvelles amitiés, de nouvelles aventures. C’est elle qui nous rappelle que l’âge chronologique n’a rien à voir avec la capacité de s’émerveiller. Ce qui compte, c’est le mouvement de la vie, le cycle été-hiver, descente-remontée, ombre et lumière qui nous dit que nous sommes en vie. Page 5 de 5
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