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L’innocence perdue, l’innocence retrouvée

Par Jan Bauer, psychanalyste
Vol.18 no 2

Conférences du colloque Renouer avec la beauté du Monde (2003) publiées dans Équilibre en tête

C’est le printemps, le moment justement de renouer avec la beauté du monde, comme dit le titre de ce colloque. L’air s’adoucit, les fleurs poussent, les oiseaux chantent. Dans la nature les eaux pures coulent dans les rapides, les animaux nouveaux-nés ouvrent les yeux pour la première fois sur le monde. Chez les êtres humains, les coeurs se tournent vers de nouveaux amours, les têtes vers de nouveaux projets. Bref, c’est un temps d’innocence où tout semble encore vierge et plein de possibilités.

Et pourtant, pour reprendre l’idée du poète anglais T. S. Eliot, pour beaucoup de monde, le printemps c’est aussi la saison la plus cruelle. Autant il nous pousse vers le bonheur, autant il nous accable avec un sentiment d’échec si nous sommes trop affligés par des malheurs pour en jouir. Que ce soit les conflits dans le monde ou des maladies et des soucis individuels, de tels problèmes nous semblent faire une moquerie de toute notion de beauté ou d’innocence. Ce contraste n’est pas nouveau. La question de comment jouir de la vie malgré les tragédies qui nous touchent et nous entourent a été reprise par toutes les civilisations qui nous ont précédées. Pour les grecs, nos ancêtres culturels, c’est la question centrale du mythe de Déméter et Perséphone et des Grands Mystères, les rites que les initiés célébraient à chaque printemps pendant 2000 ans. Ils célé-braient les Grands Mystères jusqu’à ce que les «barbares du Nord», c’est-à-dire les chrétiens, arrivent pour remplacer les temples par des églises.

Comme tous les mythes, l’histoire de Déméter et Perséphone se déroule sur plusieurs plans et se prête à plusieurs niveaux d’interprétation. Sur le plan biologique, le mythe explique et célèbre le miracle des saisons, le passage chaque année du vert au brun au blanc. Sur le plan humain, il parle de la séparation nécessaire entre une mère et sa fille grandissante, séparation qui permettra l’individuation de chacune avant qu’elles ne se retrouvent de nouveau, adultes et individuelles. Mais le message psychologique le plus important de ce mythe est de nous parler de la perte d’innocence comme un événément inévitable et nécessaire dans l’évolution de chaque être humain.

Quelle innocence faudrait-il perdre et pourquoi? L’innocence qu’il faudrait perdre, selon le mythe, est celle décrite dans le dictionnaire comme un état «pur, pas souillé par le mal, pas blâmable». Cette notion évoque l’être humain avant la Chute, ou l’enfant nouveau né. Dans la vie réelle, il n’y a pas d’êtres humains vraiments purs et innocents. Nous avons tous notre part d’ombre ou, dans le langage de l’église, de péché originel. Selon C. G. Jung, le psychiatre et psychanalyste suisse, une des tâches principales de chaque individu est justement d’assumer la pleine responsabilité pour sa propre ombre et de la gérer de façon consciente. C’est essentiel à l’individuation. Mais pour faire cela, il faut perdre la notion de sa propre innocence, ce qui n’est pas plus facile pour nous que pour les grecs du 20e siècle avant Jésus-Christ.

Je me souviens, par exemple, d’une visite que j’ai faite il y a quelques années chez des gens très riches. J’étais assise dehors avec la grand-mère, une douairière de 80 ans. Nous buvions du thé en regardant le beau paysage autour. C’était un vrai pa-radis, pas de pollution, pas de pauvrété, rien pour gâcher la beauté naturelle exquise. Puis cette femme s’était tournée vers moi et elle m’a dit : «Vous savez, je peux passer des semaines et des semaines comme ça sans jamais rien voir de laid». Prise de court, j’ai hoché la tête poliment. Mais les mots qui me venaient à l’esprit aussitôt après étaient un peu moins polis. Ils disaient : «Oui, ma pauvre dame. C’est justement ça le problème. Votre fils est alcoolique depuis des années, votre fille est malheureuse, votre défunt mari avait une maitresse, le monde extérieur est plein de problèmes, mais vous, vous ne voyez jamais rien de laid. Vous êtes trop innocente». Malheureusement, son argent et sa capacité de déni se combinaient pour la protéger de toute perte d’innocence. Elle est morte n’ayant jamais vraiment vécu.

D’autres sont plus fortunés dans la mesure où la vie les coince et les force à vivre une perte d’innocence et à sortir de l’illusion que parce qu’on suit les règles, la vie va nous épargner. L’homme qui mange parfaitement, fait son jogging tous les jours et fait une crise cardiaque quand même. La femme qui fait tout pour être une mère parfaite et se fait surprendre par sa propre rage destrutrice à l’égard de ses enfants. Les parents qui font tout pour leurs enfants et les voient devenir quand mêmes victimes de maladie ou de drogues. Et, bien sûr, les Américains qui vivaient dans une innocence de peuple invincible épargné par des attaques ennemies sur leur propre sol jusqu’aux événéments du 11 septembre.

Nous vivons tous de tels moments tout au long de notre vie. Des moments où notre image de nous-mêmes brise et puis plus rien n’est comme avant. La question n’est donc pas de les éviter, de s’agripper à une innocence factice et dangereuse, de ne «rien voir de laid» pour ainsi dire, mais de savoir comme vivre ces pertes pour qu’elles nous mènent vers une transformation plutôt que de nous laisser dans le désespoir.

Le mythe de Déméter et de Perséphone nous parle de la transformation possible. Pour tous ceux et celles qui participaient aux rites en honneur du mythe, c’était une initiation aux mystères les plus profonds de la vie et de la mort; les rites de ces mystères commencaient dans la tragédie et finissaient dans la joie. À la fin, l’innocence était retrouvée, mais ce n’était pas une innocence aveugle. C’était la capacité de s’émerveiller comme un enfant et de goûter pleinement à la beauté du monde que seulement la pleine connaissance de la souffrance pouvait fournir.

Aujourd’hui, dans nos sociétés prospères et séculières, nous avons délaissé les grands mythes collectifs d’autrefois, y compris une grande partie de notre mythe chrétien. Mais, comme C. G. Jung disait, si les deux ne sont plus dans nos cieux, ils sont encore là, dans nos symptômes - dans nos anxiétés, nos maladies, nos souffrances. Ils sont là pour nous faire perdre nos illusions par rapport à notre invincibi-lité grandiose et pour nous rappeler que nos défaites peuvent apporter plus de richesses que nos victoires. C’est une leçon que Déméter la mère et Perséphone la fille vont apprendre durement toutes les deux.

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