Maladie mentale, suicide et prévention. Faut-il changer son fusil d’épaule ?
Maladie mentale, suicide et prévention. Faut-il changer son fusil d’épaule ? Maladie mentale, suicide et prévention. Faut-il changer son fusil d’épaule ? Par Michel Tousignant. Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale, UQAM
Au début du mois de janvier 1997, j’étais invité à rencontrer une famille dont la jeune fille de 16 ans venait de s’enlever la vie trois semaines auparavant. Les parents étaient évidemment bouleversés par cette tragédie, mais ils avaient également beaucoup de ressentiment à l’égard des services de santé mentale. Le père l’avait amenée à l’urgence d’un hôpital pour y être vue par un psychiatre moins d’un mois avant le décès. Les parents reconnaissaient que leur fille avait souffert chroniquement de dépression depuis l’école primaire. Une institutrice avait appelé à la maison parce qu’elle pleurait sans raison apparente au milieu d’un cours. Personne n’avait réalisé la cause immédiate de cette tristesse et n’avait donc pas su y faire face adéquatement. Ce récit nous plonge tout droit au coeur de la question des relations entre suicide et trouble psychologique. Elle occupe beaucoup d’espace dans les recherches psychiatriques récentes et les médias commencent à s’en préoccuper. Puisque le débat risque de prendre une certaine ampleur, j’ai cru bon de résumer les données sur la question et de livrer mes opinions ainsi que quelques pistes pour la prévention. Il est indubitable que les personnes qui se suicident ne sont pas heureuses. Même si elles ont eu à affronter des événements et des difficultés très graves au cours des derniers mois de leur vie, leurs ressources psychologiques ont été mises à dure épreuve, souvent pendant de longues périodes de leur vie. Un certain nombre ont consulté des professionnels, certaines mêmes sortaient d’un hôpital psychiatrique avant de se donner la mort. Au cours des deux dernières années, j’ai lu et écouté de nombreuses entrevues avec les membres de la famille de personnes décédées par suicide. Il ressort que ces personnes, en plus d’être souvent confrontées à un événement grave, étaient souvent rendues aux limites de leurs ressources. En ce sens, le suicide ne correspond pas à la version romancée reprise dans certaines oeuvres de fiction où la mort est redevable uniquement à une faillite d’amour ou d’affaires. En d’autres termes, alors que toute personne vivant un drame similaire se sentira fortement ébranlée, il existe chez les suicidaires une fragilité qui mène au découragement et à l’acte impulsif. Reprenons ici le fil de notre question, soit le rapport entre suicide et maladie mentale. Les recherches établissent que la presque totalité, souvent plus que 90 %, des personnes décédées par suicide souffrent d’un trouble psychologique, terme que je préfère personnellement à celui de maladie mentale, qui contient une connotation plus péjorative que le terme américain mental illness. La maladie mentale est un euphémisme pour la folie dans le langage populaire, ce qui n’est pas du tout le message que veut transmettre la psychiatrie. Deux sources d’information démontrent l’association entre les troubles mentaux et le suicide : l’autopsie psychologique et le suivi des patients psychiatriques. L’autopsie psychologique reconstruit le mode de vie et la personnalité du décédé en interviewant les proches et en analysant les dossiers médicaux, scolaires et judiciaires (Shneidman et Farberow, 1961). De nombreuses études menées depuis 1960, dont une faite au centre de recherche Fernand-Séguin par Grunberg et Lesage, concluent que plus de 90 % des suicidés présentent au moins un trouble psychiatrique avec, très souvent, un tableau de comorbidité, c’est-à-dire la présence simultanée d’au moins deux diagnostics (Clark et Horton-Deutsch, 1992). La conclusion s’applique à des échantillons non occidentaux, comme l’étude auprès de trois groupes ethniques à Taiwan (Cheng, 1995). Les troubles les plus fréquents sont la dépression (de 30 % à 76 %), la dépendance à l’alcool et aux drogues (environ 33 %), et la personnalité limite (environ 30 %), un état qui caractérise en particulier les personnes qui ont de la difficulté à développer un lien affectif solide. Une étude sur des suicides d’adolescents américains fait ressortir un trouble de la personnalité chez plus de 42 % (Brent et al. ; 1994). La plupart présentent soit des caractéristiques d’impulsivité ou de dépendance. Une autre étude sur un échantillon de jeunes rapporte un taux de diagnostic de 90 %, dont 46 % de l’échantillon suivait un traitement. Les troubles affectifs, l’abus de drogues et d’alcool de même qu les conduites antisociales, c’est-à-dire délinquantes, sont les conditions les plus fréquentes chez les garçons (Shaffer et al., 1996). Plus de 57 % des personnes décédées par suicide présentent un trouble de la personnalité. Le suivi des patients psychiatriques indique qu’ils sont très à risque de se suicider. Leur probabilité de mourir de cette cause se situe entre 10 et 15% en comparaison d’une probabilité de 1 à 2% dans la population générale (Tanney, 1992). D’autre part, une étude sur une série de 245 suicides en Angleterre montre que 38% avaient eu un contact récent avec un service psychiatrique et 60% avaient été référés (King, 1994). Les personnes souffrant d’un trouble de nature dépressive présentent un risque de 15% de mourir par suicide (Guze et Robbins, cité dans Black et al., 1987), mais il faut retenir que ce ne sont pas nécessairement des dépressifs purs. Le lien entre divers troubles mentaux, particulièrement celui associant troubles dépressifs et problèmes d’abus ou de dépendance à l’alcool et aux drogues, présente un risque très élevé. Ces statistiques démontrent que le haut taux de troubles psychologiques, incluant une gamme très étendue de conditions allant de la dépression à l’abus d’alcool et aux troubles de personnalité, n’est pas le simple produit de chercheurs qu’on voudrait soupçonner de médicaliser le problème à tout prix. Un nombre significatif de personnes décédées par suicide ont consulté antérieurement et une autre proportion avait reçu des pressions de l’entourage pour ce faire. Page 1 de 3
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