ASSOCIATION CANADIENNE POUR LA SANTE MENTALE
FILIALE DE MONTREAL

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Le risque de la vie ou le risque de vivre.

Conférences du Colloque 2002 « L’angoisse du bonheur… l’interdit de la souffrance! » publiés dans Équilibre en tête

Je dois m’embarquer, dans une semaine, pour Amsterdam et Bruxelles. On m’a proposé et, dans un cas, gracieusement offert une assurance-vie, une assurance-accident incluant une assurance-invalidité, une assurance-santé, des assurances contre le vol de bagages en voiture ou à l’hôtel, contre les reports de vols et les correspondances ratées ou les annulations, et quoi d’autre encore? Je me rendrai sans doute à Dorval dans une automobile couverte, avec ses passagers et ceux d’autres véhicules avec lesquels elle pourrait entrer en contact violent, par une assurance dite parapluie, couvrant tout, jusqu’aux tracas encourus par l’oubli des clés dans la voiture (dans ce dernier cas, on procédera au remorquage de la voiture chez le concessionnaire!). J’ai par ailleurs, comme employé de l’Université de Montréal, une batterie d’assurances-vie, invalidité, etc. de la plus haute qualité.

Malgré quoi, je le sais, je mourrai un jour; et à la suite peut-être d’un accident ou de problèmes de santé qui m’auront livré aux soins des hôpitaux. Malgré quoi, dans les jours ou dans les mois ou les années à venir comme par le passé, ma vie sera aux prises avec des inquiétudes, peut-être même des détresses contre lesquelles mes cotisations d’assuré ne me donnent nulle assurance d’être protégé. Avec aussi des heures de tendresse et de liesse que je n’ai jamais connues et que je ne connaîtrai sans doute pas non plus à l’avenir hors du risque de tout perdre. Tel est le risque de la vie : on ne peut vivre sans risque de perdre sa vie. Notre vie, inéluctablement soumise au risque, est à la fois «détresse et enchantement», dit le titre du beau livre de Gabrielle Roy.

Mais d’où vient donc cet acharnement à tenter d’arracher la vie au risque, qui tourne à l’empêchement de la vie, à l’évitement de la vie?

Dans le présent exposé, j’entends renouer, comme on me l’a demandé, avec le questionnement du précédent colloque annuel sur le sens de la vie. Mais en adoptant une autre perspective, en empruntant d’autres chemins, vous invitant du même coup à vous y aventurer. J’articulerai mon propos autour de quatre thématiques, ne faisant guère qu’ouvrir quatre pistes de questionnement et de réflexion : le normal et le pathologique, la prévention et la prévenance face à la vie, le sens et le non-sens, l’incertitude et son apprivoisement. Je plaiderai, en conclusion, pour l’apprivoisement de la vie et du risque.

Le normal et le pathologique
J’emprunte à Georges Canguilhem le titre d’un de ses ouvrages pour le placer en exergue d’une première réflexion sur la vie et sur le sens qu’on lui peut donner. Le développement technoscientifique des dernières décennies, héritier d’un labeur plurimillénaire de connaissance et d’intervention visant une plus grande maîtrise des conditions de la vie, ouvre chaque jour l’horizon de nouveaux espoirs. Les repères des jugements de normalité ou d’anormalité, référents normatifs, s’en trouvent profondément modifiés. Que peut-on bien entendre aujourd’hui par l’expression - foncièrement fataliste - si souvent utilisée autrefois : le cours normal des choses? Hydro-Québec nous a appris depuis un bon moment déjà à harnacher les rivières plutôt que de simplement contempler, de la rive, le cours normal de leurs eaux ou de laisser bercer ou emporter par elles son canot. S’agissant de la vie et de la santé, on n’accepterait plus, comme c’était le cas à une époque pourtant pas si lointaine, que le médecin cède un peu vite la place au prêtre : «Dieu donne la vie, Dieu la reprend, loué soit Dieu!» On attend plutôt de lui qu’il intervienne résolument, avec tout l’arsenal de son pouvoir, pour modifier le cours normal des choses - dans le cas présent : de la maladie, et donc aussi de la vie.

Sur le plan biomédical, mais aussi sur le plan psychologique et même sur le plan social, l’objet du désir est devenu repère du normal, et norme. Nous n’avons plus le droit, oserai-je dire, d’être malade ou tout simplement d’avoir mal, d’être triste et malheureux (même si, comme le chante Vigneault, «tout l’monde est malheureux tout l’temps, tout l’temps»), ou encore d’être pauvre (comme le chante, cette fois, Plume : «Les pauvres… sont ben achalants…»). Ce qui était perçu comme exceptionnel est désormais considéré comme normal, et dû. Les vieillards, il y a deux ou trois siècles, avaient quarante ans; nous trouvons anormal, aujourd’hui, de voir mourir un proche avant quatre-vingts, bientôt cent ans. Lors de la mort de mon père, à 88 ans, une de mes sœurs a souhaité, ne comprenant pas pourquoi ni de quoi il était décédé, qu’une autopsie puisse l’assurer qu’on lui avait prodigué les traitements requis et tous les soins auxquels il avait droit.

Or, et c’est là l’enjeu sur lequel je veux attirer l’attention, cette normalité objet de notre désir, construite par notre désir, créant de nouvelles normes, se fait normative, impérative. Plusieurs ont écrit, ces dernières années, sur le devoir d’être heureux. Le bonheur comme impératif : il faut être heureux. Et, ce serait mieux, riche et en santé aussi. J’ai étonné, un jour, une amie en protestant : Je n’ai nul désir, ai-je dit, d’un bonheur obligé, d’un bonheur par devoir. D’ailleurs, il suffit de «sortir» un peu de soi, il suffit d’ouvrir les yeux pour voir qu’il est de par le monde et tout près de nous autant de raisons, sinon plus, d’être malheureux qu’heureux, autant de raisons de désespérer que d’espérer. Après nous avoir donné à voir les horreurs de Rwanda, puis de la Bosnie et du Kosovo, le journal télévisé nous donne maintenant chaque jour en pâture celles des attentats à Jérusalem et des sauvages répressions dans le camp de réfugiés de Jénine. Mais, compte tenu des normes d’un nouveau moralisme, je dois être heureux, je suis tenu de l’être, et coupable, sinon, de n’y pas arriver. Placée pourtant sous le signe de la maîtrise du monde et du bonheur, la nouvelle morale s’avère destructrice, profondément aliénante et, à ce titre, meurtrière.

Le bonheur n’est possible qu’entremêlé avec un malheur en quelque sorte inhérent, ne serait-ce que dans la tristesse de qui sait qu’il ne sera pas sans fin; la santé ne peut être vécue sans que la maladie y prenne place; la vie est marquée dès l’origine par la mort à laquelle elle est vouée. Le jeu des rapports entre la santé et la maladie - celle-ci étant l’envers révélateur de celle-là - n’est pas simple. Il n’y a pas qu’opposition entre l’endroit et l’envers des choses, entre santé et maladie; il y a aussi nécessaire rencontre et convivance. La santé n’est pas absence de maladie ou de désordre ou de déséquilibre; elle est plutôt tension entre un équilibre toujours inexorablement rompu et le constant travail d’instauration (plus que de restauration) d’un équilibre nouveau, provisoire. J’aime me représenter la santé comme la marche, possible uniquement dans la mesure où l’on accepte le risque, en se projetant vers l’avant, de perdre l’équilibre qu’un nouveau pas rétablira provisoirement avant que l’on se projette encore une fois vers l’avant… L’enchaînement des ruptures et des recherches d’équilibre fait la marche des individus. Et celle des sociétés, que tente de reconstituer l’histoire.

Si j’ai abordé d’abord, lui donnant le pas sur les autres, cette thématique du normal et de l’anormal (ou du pathologique), c’est que l’enjeu de la normalité qui se fait normative me paraît tout particulièrement important dans le champ de la santé mentale. Il n’y a pas dans ce champ ou en cette matière, si je peux m’exprimer ainsi, de maladie ou de déficience ou même de problème et de difficulté qui soit reconnue comme normale et, ainsi placée sous le signe de la normalité, socialement acceptée. Une fois rétabli, on se vantera de l’infarctus ou de la crise cardiaque, résultat présumé d’un engagement peut-être excessif dans le travail. Mais non d’une dépression, qu’on confessera, si on y est acculé, en se sentant honteux.

La vie, pourtant, - la vie, la vie, la seule qu’il nous soit donné ou possible de vivre et, à ce titre, la vie normale - est marquée par la maladie et la souffrance, le malheur, la mort. Irrémédiablement. Sans remède, sinon provisoire ou, alors, fallacieux. La fuite de la vie est sans doute ici le plus fallacieux des remèdes : pour éviter la mort, on s’empêche de vivre. Pour éviter d’être malheureux, on s’interdit le bonheur. Prévention et/ou prévenance face à la vie
Il me semble y avoir, en effet, face à la vie deux attitudes, deux «manières» d’être (pour ne pas dire : deux façons de vivre!), que je caractériserai schématiquement en leur accolant deux mots : prévention et prévenance. Les deux mots ont une origine commune et une étymologie apparentée : prévenir, aller devant, au-devant. Aller au-devant, dans le premier cas, pour se protéger, pour empêcher de venir ce qui, autrement, viendrait ou risquerait de venir ou d’advenir, et de contrecarrer nos désirs, nos rêves, peut-être nos plans : la catastrophe, la maladie, l’accident, l’attaque criminelle - dans ce dernier cas de figure, la prévention se fera arrestation et détention, garde à vue du «prévenu» (la prévention désigne alors «la situation d’un prévenu», dont on dira plus tard qu’il a fait «six mois de prévention» - voir le Petit Robert). Dans le second cas, aller au-devant pour accueillir; la prévenance est faite de respect, d’égards, d’attention et d’attentions...

Le propos que j’entends ici soumettre à votre réflexion est tout simple : je pense que, face à la vie, nous faisons trop grande place à la prévention, et trop petite part à la prévenance.

Toutes nos politiques sociales ou institutionnelles, tous nos plans d’action, toutes nos pratiques aussi, notamment nos pratiques professionnelles, en sont là : quand notre temps et nos forces vives ne sont pas totalement consacrés à l’intervention après coup, une fois le malheur survenu, pour guérir ou compenser, nous multiplions les actions préventives pour, dans l’impuissance à éviter tous les maux, du moins réduire les risques d’accident, de maladie, d’échec scolaire, etc. Ce faisant, nous cherchons et nous contribuons à placer la vie sous le signe d’un contrôle qui, finalement, l’entrave, l’empêche, lui interdit de se déployer.

Deux exemples - pour illustrer ce propos, sans chercher à prouver ni démontrer quoi que ce soit, peut-être à «montrer», à rendre manifeste tout simplement ce que je veux ici mettre en lumière. J’emprunterai mon premier exemple à la problématique et aux pratiques de la prévention des accidents de travail. On a multiplié les actions préventives que j’appellerai correctrices : sessions de formation, installation de clôtures et de panneaux indiquant divers risques, réglementations imposant le port de casques, de lunettes, etc. Jamais, à ma connaissance, on n’a vraiment modifié les modes et les rythmes du travail pour tenir compte de la diversité et de la variabilité des personnes et de leurs situations, de leurs expertises, de leurs émotions, de leurs conditions de vie. On assujettit des personnes aux impératifs - et au stress - d’une organisation taylorienne ou néo-taylorienne du travail, avec des horaires et des rythmes qui perturbent les équilibres de ce que j’oserai appeler une vie normale (!) et qui s’avèrent destructeurs sur les plans psychologique et social… Sans attention à son égard, sans prévenance, on entrave la vie, on lui fait obstacle, on l’empêche de respirer; et on vient ensuite tenter de prévenir les accidents.

Je prendrai mon second exemple dans le champ de l’éducation : dans une école qui ennuie et où on ne connaît pas le plaisir d’apprendre, n’accordant nulle attention, ou guère, aux modes et aux rythmes individuels d’apprentissage, sans prévenance, on met en place des mesures de prévention de l’échec et du décrochage.

Sens et non-sens Non sens. Parce que le sens des choses a été perdu, donne-t-on souvent à entendre. Comme s’il avait déjà été donné, comme s’il pouvait être donné à l’avance, écrit dans des textes, des récits, des images. Défini une fois pour toutes, définitif. Mais si la tâche de chacune de nos vies et, à l’échelle collective, tout le travail de l’histoire étaient construction de sens? S’il n’était de sens donné que celui que nous donnons à nos vies?

Dans des temps que nous imaginons a posteriori plus paisibles que le nôtre, dans des sociétés peut-être plus homogènes (en partie par exclusion des «autres», simplement différents, parfois dissidents), des visions du monde, dogmes et morales, ont pu faire l’objet de larges consensus, sinon d’adhésions unanimes. On pouvait en déduire, pour les codifier, des règles de conduite claires; visions du monde et morales particulières - tribales, diront Michel Maffesoli ou Claude Lagadec, - mais perçues de l’intérieur comme universelles et immuables, éternelles. Cela, à l’échelle d’un territoire donné, à l’intérieur des frontières dressées, toutefois, et à une époque elle-même bien délimitée. On oublie alors les lents et sinueux cheminements qui ont permis l’émergence des doctrines et des règles adoptées. Leur seul rappel risquerait d’ailleurs de tout ébranler en faisant apparaître, avec le contexte de leur émergence, les raisons de l’instauration des règles établies.

Ainsi l’Israël ancien, soucieux de mémoire pourtant, a-t-il choisi d’oublier les obscurs détours des rudes apprentissages de sa marche inachevée à travers le désert pour projeter dans la brève théophanie de la montagne l’édit clair et définitif - l’énoncé - d’une loi divine... élaborée pourtant avec peine, au fil d’expériences souvent douloureuses, pour être finalement consignée, au terme d’un lent et rude travail d’énonciation, gravée pour l’enseignement des générations futures sur des tables de pierre. Et dès lors figée. Cette loi désormais énoncée, présentée comme fondée sur la volonté de Yahvé, dit du même coup la finalité de la marche vers la Terre promise, terre d’utopie dans laquelle la Loi, croit-on, pourra être vécue, réalisée, accomplie.

Fondements et finalités appartiennent à un même ordre transcendant, extérieur à la vie bien qu’à l’origine et à l’horizon sans doute plus qu’au terme de son élan. Or on peut avoir de tout cela deux conceptions différentes, à la limite antagonistes : (a) dans un cas, la vision d’un ordre du monde préétabli et immuable impose à la conscience comme aux conduites humaines la rigueur de sa loi énoncée une fois pour toutes; (b) dans l’autre, tout se joue, se négocie et se renégocie - se construit et se reconstruit - au fil d’une expérience de vie apparemment chaotique parfois au fil de laquelle se fait l’énonciation, par-delà l’interrogation, de repères utiles, mais qu’on sait provisoires, pour guider la marche sans fin vers une Terre dont on sait qu’elle se dérobera toujours. Dans le premier cas, toute la vie est régie par ce qui la précède et la fonde, et par la fin. Dans le second, la vie est vécue et comprise comme élan et comme visée.

Notre expérience est aujourd’hui marquée par l’étonnante capacité qui est désormais la nôtre, à la suite des développements de la technoscience, de modifier le cours de notre vie comme individus et comme collectivités, comme humanité entendue ici comme espèce humaine et comme communauté planétaire. Elle est aussi aux prises avec la pluralité, souvent conflictuelle et en certains cas proprement guerrière, des valeurs qui disent et font tout à la fois, pour les individus et pour les groupes, le sens de la vie : la mondialisation en cours introduit partout, dans toutes les sociétés et dans toutes les sphères de la vie, la diversité. Les morales ne sont dès lors plus possibles, dont les règles étaient fondées sur la volonté de Dieu ou renvoyaient à la fin de l’Homme en même temps qu’à sa nature. Privés d’une référence supérieure - transcendante - par la mort du référent : Dieu, Homme, et même Raison, il nous faut maintenir l’interrogation ouverte et, faisant place et droit à l’incertitude, discuter, débattre, négocier. Scandale d’une éthique interrogative qui semble tout livrer au jeu des modes éphémères en mettant en débat dans les délibérations de la conscience individuelle ou des forums publics, avec la décision, les visées de l’action. Scandale, aussi, de la démocratie. Difficulté surtout de la discussion rigoureuse et de la tâche démocratique, toujours inachevées. La peur, alors, éveille parfois la nostalgie d’un âge d’or inventé, où tout était clair; où le sens étant donné, clair. Rien ne fut jamais clair ni donné. Nous oublions, dans nos renvois à un passé reconstruit, les inquiétudes et les questions lancinantes portées par nos devanciers, leurs lents et difficiles cheminements - incertains - de ce que Delruelle appelle, parlant des droits de l’Homme, le travail d’énonciation de ce qui est aujourd’hui, pour nous, énoncé1.

La nostalgie des certitudes anciennes et de leurs assurances est fille de la peur plus que de l’incertitude elle-même, qui marque notre être-au-monde, notre condition.

Apprivoiser l’incertitude
L’incertitude est généralement présentée comme l’envers de la certitude, comme sa face négative. Dans un livre publié il y a trois ans, j’ai proposé d’inverser le rapport2. Pour la raison, pour moi décisive, que l’incertitude m’habite, plurielle, depuis toujours. Elle est le lieu de mes interrogations et des fugaces bonheurs d’une quête qui demeurera toujours inachevée.

À l’origine de ce livre, une prise de conscience lente et pourtant soudaine : celle de tant de certitudes exclusives, meurtrières, qui ont fait et qui continuent de faire partout tant de ravages que nous racontent, pour hier, les livres d’histoire et que nous pouvons voir chaque soir, pour aujourd’hui, horreurs données en pâture quotidienne, en direct et en différé, au journal télévisé.

Hitler tenait pour certitude la supériorité d’une race aryenne inventée. Cette certitude a décidé, pourrait-on dire, de l’Holocauste. Bien avant l’horreur des camps nazis et des fours crématoires, d’autres, certains eux aussi de leur bon droit, avaient pourchassé les Juifs, les Maures, les Turcs, et mené les hérétiques au bûcher. Comme d’autres encore, avec l’assurance toujours certaine d’une supériorité fabri-quée, sous couvert de civilisation et d’évangélisation, firent oeuvre de déstructuration des sociétés et des cultures en Afrique et en Amérique, et commerce d’esclaves. Comme tant d’autres encore et encore et toujours, prenant inlassablement la relève et jusqu’à aujourd’hui et sans doute demain et après-demain...

Aujourd’hui encore, en effet, au nom de certitudes plus fermes les unes que les autres et toujours mieux armées, les colons d’Israël estiment reprendre tout simplement «une terre sans peuple» et qui leur appartient, puisqu’elle leur fut donnée par Yahvé, lorsqu’ils en expulsent les Palestiniens qui l’ont habitée et cultivée, pourtant, des siècles durant, et qu’ils croient marquée comme leur par le Prophète; les Hutus croyaient et prétendaient faire oeuvre de justice en éliminant les Tutsis, qui furent avant la colonisation leurs frères; les Irlandais du Nord s’entretuent en brandissant des bannières religieuses; les Serbes et les Croates, puis les Kosovars se sont arraché par lambeaux, dans la cruelle horreur des exclusions et des exterminations, ce qui fut longtemps terre partagée d’une vie commune... Et je ne ferai qu’évoquer ces certitudes américaines si puissantes, un moment ébranlées par l’effondrement des orgueilleuses tours du World Trade Center, qui tentent aujourd’hui de construire au service des intérêts états-uniens un «ordre mondial» - à une autre époque, on aurait dit : un empire, - établi par la force conjuguée des armes et des dollars et imposant partout, au prix d’une diversité culturelle sacrifiée, un mode de vivre portant le label made in USA.

Faut-il vraiment poursuivre cette litanie d’un interminable chant des lamentations depuis les origines sans doute de ce que nous appelons l’humanité... et jusqu’à la fin, jusqu’à l’extermination dernière?

La certitude, ai-je alors pensé, a fait et continue de faire tant de guerres et de tueries qu’il faut la dénoncer. La détrôner. Inversant les rapports habituels, j’ai donc voulu proposer une vision selon laquelle la certitude serait à son tour l’envers de l’incertitude : sa face négative, son côté sombre. Faiblesse et non pas force. Peur. Fuite. Refuge... La face lumineuse serait alors celle de l’incertitude assumée, - j’oserai dire : sereine, - qui nourrit l’inquiétude et relance la quête. L’incertitude en tant que source d’un élan qui place l’humanité et son avenir, en chaque personne comme dans les sociétés, sous le signe de l’ouverture, de l’accueil des renouvellements.

On n’échappe pas à l’incertitude, présente jusqu’au cœur des certitudes qui sont les nôtres, fragiles, partielles. Et au-delà d’elles. L’incertitude comme condition de notre existence comme de notre pensée, que nous n’avons d’autre choix que d’assumer.

Mais l’incertitude, à son tour, ne va pas sans risque. L’aiguille de la boussole ne pointant plus vers un nord assuré, l’incertitude peut engendrer le désarroi, l’errance circulaire, l’angoisse, la mort. Ou la paralysie, figure figée de la mort. Ou encore la fugue essoufflée, la course affolée, sans but. Insoutenable désarroi des romans de Kundera, fils d’un peuple dont les repères sacrés ont été deux fois au moins saccagés, détruits. Angoisse folle et furieuse, bien avant Kundera, de l’Idiot et des Frères Karamazov de Dostoïevsky. Et j’évoquerai aussi, remontant plus loin encore, les errances des incertitudes antiques dont les chants de l’Odyssée bercèrent jadis chez les Grecs la récurrente angoisse. Je n’ai connu, pour ma part, nulle certitude qui ne fut incertaine. Et il me semble qu’il en est de même pour les autres; que toutes les certitudes sont incertaines. Ce serait alors la négation de la part incertaine de nos certitudes qui, empêchant le constat de la faille, conduirait à l’aberration des idéologies fabriquées pour masquer celle de nos actions...

En retour, peut-être est-ce la nostalgie d’une certitude ressentie comme une perte, plus que l’incertitude elle-même, qui mène au désarroi, à la paralysie et à l’inaction, à la désespérance. L’incertitude : condition de notre vie qui fait de celle-ci une perpétuelle quête. Condition même de nos fugaces certitudes et de nos fragiles bonheurs.

En ces temps qu’on dit marqués par la nostalgie du sens perdu, temps d’incertitudes, pourquoi et de quel droit ai-je décidé de dénoncer les certitudes comme fragiles et même illusoires, fallacieuses, pour braquer les projecteurs sur l’irréductible incertitude au cœur de nos certitudes plus encore qu’autour d’elles, et au-delà d’elles? Mais l’ai-je vraiment décidé? Aurais-je pu faire autrement?

Tous les temps sont incertains; le nôtre après celui de nos devanciers, et ceux aussi des autres après nous… Le temps présent est toujours incertain; la certitude, fallacieuse, n’habite jamais, inventée, que le passé ou le futur de nos nostalgies et de nos rêves.

Quarante années et un peu plus d’enseignement m’ont appris que l’incertitude est chose partagée, et que son aveu peut aider à l’apprivoiser. Comme lorsqu’il s’agit d’apprivoiser sa peur, ou sa solitude. Sa vie, finalement.

Apprivoiser la vie. Apprivoiser sa vie
Apprivoiser la vie. On peut avoir à la vie - la sienne et celle des autres, la sienne avec celle des autres, la vie prise globalement, - un rapport marqué par la volonté de pouvoir; la vie sera alors placée sous le signe du contrôle. Et de la peur, de la prévention. On peut aussi entretenir avec elle des rapports placés plutôt sous le signe de l’accueil et de l’attention, de la prévenance et de la déférence; on aura alors le souci de faire confiance en la vie, en sa puissance qui pourra peu à peu nous habiter et devenir notre puissance; on aura aussi le souci d’entretenir la vie - de nouveau, la sienne solidairement avec celle des autres -, de favoriser son épanouissement. Ce qui ne rend pas la vie plus facile. Plus riche toutefois.

Philippe Delruelle, L’Humanisme, inutile et incertain? Bruxelles, Labor, 1999.

Éloge de l’incertitude. Montréal, Bellarmin, 1999. — J’en reprends librement ici quelques paragraphes.


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