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ASSOCIATION CANADIENNE POUR LA SANTE MENTALE
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Conférences du colloque Renouer avec la beauté du Monde (2003) publiées dans Équilibre en tête
C’est le printemps, le moment justement de renouer avec la beauté du monde, comme dit le titre de ce colloque. L’air s’adoucit, les fleurs poussent, les oiseaux chantent. Dans la nature les eaux pures coulent dans les rapides, les animaux nouveaux-nés ouvrent les yeux pour la première fois sur le monde. Chez les êtres humains, les coeurs se tournent vers de nouveaux amours, les têtes vers de nouveaux projets. Bref, c’est un temps d’innocence où tout semble encore vierge et plein de possibilités.
Et pourtant, pour reprendre l’idée du poète anglais T. S. Eliot, pour beaucoup de monde, le printemps c’est aussi la saison la plus cruelle. Autant il nous pousse vers le bonheur, autant il nous accable avec un sentiment d’échec si nous sommes trop affligés par des malheurs pour en jouir. Que ce soit les conflits dans le monde ou des maladies et des soucis individuels, de tels problèmes nous semblent faire une moquerie de toute notion de beauté ou d’innocence. Ce contraste n’est pas nouveau. La question de comment jouir de la vie malgré les tragédies qui nous touchent et nous entourent a été reprise par toutes les civilisations qui nous ont précédées. Pour les grecs, nos ancêtres culturels, c’est la question centrale du mythe de Déméter et Perséphone et des Grands Mystères, les rites que les initiés célébraient à chaque printemps pendant 2000 ans. Ils célé-braient les Grands Mystères jusqu’à ce que les «barbares du Nord», c’est-à-dire les chrétiens, arrivent pour remplacer les temples par des églises.
Comme tous les mythes, l’histoire de Déméter et Perséphone se déroule sur plusieurs plans et se prête à plusieurs niveaux d’interprétation. Sur le plan biologique, le mythe explique et célèbre le miracle des saisons, le passage chaque année du vert au brun au blanc. Sur le plan humain, il parle de la séparation nécessaire entre une mère et sa fille grandissante, séparation qui permettra l’individuation de chacune avant qu’elles ne se retrouvent de nouveau, adultes et individuelles. Mais le message psychologique le plus important de ce mythe est de nous parler de la perte d’innocence comme un événément inévitable et nécessaire dans l’évolution de chaque être humain.
Quelle innocence faudrait-il perdre et pourquoi? L’innocence qu’il faudrait perdre, selon le mythe, est celle décrite dans le dictionnaire comme un état «pur, pas souillé par le mal, pas blâmable». Cette notion évoque l’être humain avant la Chute, ou l’enfant nouveau né. Dans la vie réelle, il n’y a pas d’êtres humains vraiments purs et innocents. Nous avons tous notre part d’ombre ou, dans le langage de l’église, de péché originel. Selon C. G. Jung, le psychiatre et psychanalyste suisse, une des tâches principales de chaque individu est justement d’assumer la pleine responsabilité pour sa propre ombre et de la gérer de façon consciente. C’est essentiel à l’individuation. Mais pour faire cela, il faut perdre la notion de sa propre innocence, ce qui n’est pas plus facile pour nous que pour les grecs du 20e siècle avant Jésus-Christ.
Je me souviens, par exemple, d’une visite que j’ai faite il y a quelques années chez des gens très riches. J’étais assise dehors avec la grand-mère, une douairière de 80 ans. Nous buvions du thé en regardant le beau paysage autour. C’était un vrai pa-radis, pas de pollution, pas de pauvrété, rien pour gâcher la beauté naturelle exquise. Puis cette femme s’était tournée vers moi et elle m’a dit : «Vous savez, je peux passer des semaines et des semaines comme ça sans jamais rien voir de laid». Prise de court, j’ai hoché la tête poliment. Mais les mots qui me venaient à l’esprit aussitôt après étaient un peu moins polis. Ils disaient : «Oui, ma pauvre dame. C’est justement ça le problème. Votre fils est alcoolique depuis des années, votre fille est malheureuse, votre défunt mari avait une maitresse, le monde extérieur est plein de problèmes, mais vous, vous ne voyez jamais rien de laid. Vous êtes trop innocente». Malheureusement, son argent et sa capacité de déni se combinaient pour la protéger de toute perte d’innocence. Elle est morte n’ayant jamais vraiment vécu.
D’autres sont plus fortunés dans la mesure où la vie les coince et les force à vivre une perte d’innocence et à sortir de l’illusion que parce qu’on suit les règles, la vie va nous épargner. L’homme qui mange parfaitement, fait son jogging tous les jours et fait une crise cardiaque quand même. La femme qui fait tout pour être une mère parfaite et se fait surprendre par sa propre rage destrutrice à l’égard de ses enfants. Les parents qui font tout pour leurs enfants et les voient devenir quand mêmes victimes de maladie ou de drogues. Et, bien sûr, les Américains qui vivaient dans une innocence de peuple invincible épargné par des attaques ennemies sur leur propre sol jusqu’aux événéments du 11 septembre.
Nous vivons tous de tels moments tout au long de notre vie. Des moments où notre image de nous-mêmes brise et puis plus rien n’est comme avant. La question n’est donc pas de les éviter, de s’agripper à une innocence factice et dangereuse, de ne «rien voir de laid» pour ainsi dire, mais de savoir comme vivre ces pertes pour qu’elles nous mènent vers une transformation plutôt que de nous laisser dans le désespoir.
Le mythe de Déméter et de Perséphone nous parle de la transformation possible. Pour tous ceux et celles qui participaient aux rites en honneur du mythe, c’était une initiation aux mystères les plus profonds de la vie et de la mort; les rites de ces mystères commencaient dans la tragédie et finissaient dans la joie. À la fin, l’innocence était retrouvée, mais ce n’était pas une innocence aveugle. C’était la capacité de s’émerveiller comme un enfant et de goûter pleinement à la beauté du monde que seulement la pleine connaissance de la souffrance pouvait fournir.
Aujourd’hui, dans nos sociétés prospères et séculières, nous avons délaissé les grands mythes collectifs d’autrefois, y compris une grande partie de notre mythe chrétien. Mais, comme C. G. Jung disait, si les deux ne sont plus dans nos cieux, ils sont encore là, dans nos symptômes - dans nos anxiétés, nos maladies, nos souffrances. Ils sont là pour nous faire perdre nos illusions par rapport à notre invincibi-lité grandiose et pour nous rappeler que nos défaites peuvent apporter plus de richesses que nos victoires. C’est une leçon que Déméter la mère et Perséphone la fille vont apprendre durement toutes les deux.
Voici leur histoire :
Le mythe commence par une scène on ne peut plus innocente: Perséphone, une belle jeune fille vierge, accompagnée de deux amies, cueille des fleurs dans un champ sauvage. C’est une ambiance joyeuse de fête champêtre. Déméter, sa mère, qui est la déesse de toute la vie végétale, est absente momentanément. Alors Perséphone, attirée par une très belle fleur, s’éloigne de ses amies. Cette fleur c’est une narcisse, la plus belle fleur que Perséphone ait jamais vue; elle ne peut pas résister à la tentation de se pencher pour sentir son parfum exquis. Erreur. Elle ne s’était pas plutôt penchée que la terre s’ouvre à ses pieds et un homme en sort dans son chariot noir. Il l’enlève et la ramène avec lui aux enfers. Cet homme, c’est Hadès, le roi des enfers. Il est aussi le frère de Zeus qui, lui, règne sur l’Olympe, la demeure des dieux grecs. Selon le mythe, Zeus savait parfaitement les intentions de son frère et a même arrangé l’absence de Déméter pour faciliter l’enlèvement.
Déméter entend de loin les cris de sa fille, mais c’est trop tard. Furieuse contre Zeus, atterrée par la perte de sa fille, la belle déesse quitte l’Olympe et se met à errer sur terre à la recherche de sa fille. Elle s’enlaidit, s’habille en noir, se fait vieille, hagarde. En plus, elle décide d’interdire la croissance de toute vie végétale sur terre pour obliger la terre à être en deuil avec elle. C’est, selon les grecs, l’origine de l’hi-ver.
Éventuellement, Déméter trouve refuge auprès d’une famille humaine royale qui la prend en pitié et la nomme gouvernante pour le fils royal. Malgré cet accueil, Déméter sombre dans une dépression profonde, incapable de manger, de rire ou de participer à la vie autour. Puis un jour, une des servantes, lasse de la voir recroquevillée dans son coin, décide de la faire sortir de sa torpeur. Alors, cette femme, une vulgaire fille de cuisine, se met à raconter des blagues devant Déméter. Au début, elle raconte des petites blagues innocentes, dignes d’une déésse éplorée, mais Déméter ne réagit pas. Alors la servante se met à raconter des blagues de plus en plus cochonnes, toutes les blagues qu’elle a apprises dans ses années de ser-vice dans les bas quartiers du palais. Finalement, c’est plus fort qu’elle, devant le spectacle de cette servante drôle et grotesque, Déméter commence à rire et tout change.
Elle retrouve son énergie, se revêt de ses atours de déesse et se remet en route à la recherche de sa fille. En partant, elle ordonne à la reine de faire construire un temple en son honneur et à partir de ce temple, en gratitude à la famille qui l’a accueillie, Déméter promet de donner à toute l’humanité les secrets de l’agriculture. Ces secrets deviendront les bases des célébrations des Grands Mystères. Avant de les donner, toutefois, Déméter s’enferme dans son nouveau temple et fait du chantage à Zeus, lui disant qu’elle continuera à priver la terre de toute récolte s’il ne fait pas en sorte qu’Hadès lui rende sa fille. Finalement, Zeus est obligé de capituler. Il envoit son messager Hermès dire à Hadès de retourner Perséphone à sa mère. Hadès consent mais offre à Perséphone une grenade en guise de cadeau de départ. Elle en mange un grain, ne se rendant pas compte que la grenade était un symbole du mariage et qu’en manger rendrait indissoluble l’union entre l’homme et la femme. Ainsi, Hadès trompe-t-il sa femme mais, en même temps, en l’épousant, elle devient la reine des enfers, une déesse à son tour, comme sa mère.
Entre temps, innocente encore, Perséphone part rejoindre sa mère dans le monde de la lumière. Et lorsque Déméter lui demande si elle a mangé quelque chose avant de partir, elle est obligée d’avouer que oui. Choquée, Déméter sait alors qu’elle ne retrouvera pas sa fille entièrement, comme avant. Zeus décide, en apprenant le marriage auquel Perséphone a inconsciemment consenti, qu’elle passera seulement 2/3 de l’année avec sa mère et le reste du temps aux enfers avec son mari. Malgré tout, Déméter est si contente de revoir sa fille qu’elle fait fleurir de nouveau la terre et enseignera les arts argricoles aux hommes avant de repartir sur l’Olympe.
Que l’on l’interprète sur le plan biologique simplement pour expliquer le cycle des saisons ou sur un plan plus psychologique et spirituel, le mythe nous dit qu’une fois l’innocence perdue elle ne peut pas être retrouvée comme avant. Elle peut être retrouvée oui, mais seulement à condition d’accepter que l’ombre fasse désormais partie du tableau.
Le temps ne permettra pas d’élaborer tous les aspects de notre histoire. Alors je vais en prendre les grandes lignes pour explo-rer comment et pourquoi ce jeu mythique d’ombre et de lumière touche nos vies à nous, 3000 mille ans après sa conception.
Au premier abord, si l’on en reste à la surface et si nous interprétons le mythe selon certaines valeurs collectives d’aujourd’hui, on pourrait conclure que c’est simplement un exemple de patriarchie abusive et exploiteuse. Zeus, le père, joue un tour à Déméter, la mère, pour permettre à son frère d’enlever et de séduire une jeune fille innocente et impuissante. Cela ressemble aux histories abominables d’inceste et d’abus qu’on peut lire régulièrement dans les journaux… Et pourtant, un mythe qui console et inspire des milliers d’hommes et de femmes pendant 2000 mille ans doit comporter quand même un message plus profond que celui des journaux à sensation. En fait, je vois des Perséphones et des Déméters tous les jours dans mon cabinet, des hommes ou des femmes, qui, sans le savoir, sont plongés dans des pertes d’innocence et une quête mythique pour trouver un sens à leur vie qui les relie aux initiés grecs d’antan.
Cherchons donc ensemble un sens psychologique à ces images mythiques.
Au début, c’est une image de paradis. Il fait beau et chaud, des jeunes filles insouciantes jouent et rient ensemble au soleil. Cest une version grecque de notre Eden biblique. Il n’y a pas d’ombre au tableau. Pas de maladie, de laideur, de dissonance. Ça va tellement bien d’ailleurs que Déméter se permet de s’absenter, confian-te que l’harmonie et la joie contineront.
Cette image de paradis gît dans la psyché humaine depuis toujours. Les religions l’ont toujours évoquée pour promettre un avenir meilleur et aussi pour contrôler le comportement des fidèles. Aujourd’hui, la publicité l’évoque en belles photos à la télévision pour nous convaincre d’acheter des produits. Prenons, par exemple, la publicité de certains savons. Présentée dans un cadre de nature parfaite, elle nous promet de nous laver de nos soucis et nos laideurs et de nous retourner à un état de pureté originelle. Les publicitaires ne connaissent peut-être pas les noms des dieux grecs mais ils savent très bien jouer avec le pouvoir des mythes.
Psychologiquement, cette nostalgie de paradis, c’est le désir de retourner dans le ventre de la mère. Chaque fois que nous espérons gagner à la loterie pour ne plus avoir de soucis matériels, que nous espérons trouver l’amour idéal et fusionnel, nous sommes dans le fantasme du paradis. Toutes les dépendances, la drogue, le sexe, la nourriture, le magasinage même, expriment ce même désir d’accéder à un état psychologique à l’abri des tourments normaux de la vie ici-bas.
Sur le plan politique, Bernard Henry Levy, le philosophe et journaliste français, en parle dans son livre La Pureté Dangereuse. Dans ce livre, il démontre comment la philosophie de tous les nationalismes renvoit à un état de paradis originel. Dans ce paradis, selon le discours officiel, tout le monde vivait en harmonie parce que tout le monde se ressemblait. Selon le groupe en question, il n’y avait pas de juifs, ou de noirs, ou d’anglos, ou de francos, ou d’immigrés, ou d’infidèles, ou de femmes autonomes pour souiller l’image lumineu-se d’une civilisation idéale. Mais justement, sur le plan humain réel cet idéal de pureté s’avère un des plus destructeurs dans l’histoire, prétexte de guerres et de génocides à travers les siècles.
Il en va de même chez l’individu. Tous les livres populaires sur les dangers du perfectionisme le disent en d’autre termes mais le message est le même. Chercher à élimi-ner l’ombre – que ce soit les gens différents de nous-mêmes ou des parties de nous-mêmes que nous supportons pas – résulte non pas en un état de perfection mais en un bloquage de toute énergie vitale.
Comme exemple un peu plus psychologique, regardons le cas d’une jeune femme belle et douée qui a travaillé longtemps en thérapie pour se libérer d’un mariage extrêmement abusif et oppressif. Une fois libre, elle est tombée en amour avec un homme beaucoup plus généreux et gentil que son mari. Malheureusement, en bâtissant son nouveau couple, elle est tomblée dans le piège de l’innocence. C’est-à-dire, qu’elle a été si malheureuse pendant tant d’années qu’elle voulait à tout prix vivre cette fois ci un amour idéal. Sans dispute, sans différences, sans problèmes. Telle Perséphone qui jouait dans les champs, cette femme cherchait à retourner à son innocence de jeune fille, à nier l’enfer de son passé abusif et à trouver le paradis dans son couple. Pourtant, chaque fois qu’elle s’évertuait à créer l’harmonie parfaite avec son chum, elle finissait par sacrifier ses propres besoins, à dependre trop de lui et paradoxalement à provoquer en lui un désir de fuir et de l’abandonner – exactement le contraire de ce qu’elle voulait. Il lui a fallu du temps et du travail psychologique pour accepter que les parties en elle-même qu’elle cherchait à cacher – son autonomie, son aggressivité- étaient justement celles dont elle avait besoin pour accéder au respect d’elle même et de l’autre. Son voyage aux enfers avec son premier mari l’avait obligée à trouver en elle-même son ombre colérique et affirmative pour se défendre. Il ne fallait pas qu’elle essaye de devenir comme avant, une jeune fille innocente et sans autorité personnelle.
Nous sommes tous comme cette femme et comme Perséphone quand nous nous réfugions dans une innocence qui finit par entretenir une haine de toutes les parties de nous-mêmes et de l’autre qui ne sont pas parfaites. C’est le chemin vers l’intégrisme. Les grecs savaient cela déjà. Le mythe commence dans le paradis, mais il nous dit que le mouvement de la vie depend de l’émergence de l’ombre, d’Hadès, cet être noir qui met fin à nos illusions.
Dans l’histoire, donc, ce n’est peut être pas un malheur que Déméter soit absente et ne puisse pas sauver sa fille. Parfois il faut accepter d’être absente. Il faut accepter que la sécurité absolue n’existe pas et peut même empêcher la vie. Nos assurances salaires, nos assurances vie, nos assurances automobiles ne peuvent pas nous épar-gner tous les malheurs. Perséphone avait besoin de sentir la narcisse, fleur par excellence pour symboliser la prise de conscience de l’identité individuelle. Elle avait besoin de sortir du paradis.
Cela me rappelle un patient avec lequel j’ai travaillé plusieurs années en analyse. C’était un homme très sensible, très intelligent et très fragile psychologiquement. Il avait été élevé dans un milieu brutal par une famille dysfonctionelle. Évidemment, il souffrait de beaucoup de carences affectives. Alors, je travaillais beaucoup dans le reflet, dans l’empathie et dans le soutien pour renforcer son moi et son estime de lui-même. Bref, j’étais beaucoup dans le rôle de la mère positive. Je portais une attention particulière au cadre pour renforcer le sentiment de sécurité.
Alors, un jour, je prenais, comme d’habitude, des vacances d’une semaine au printemps. Et comme d’habitude j’avertissais, tous mes patients des semaines à l’avance. Et puis je partais, l’esprit en paix d’avoir prévenu tout le monde. Malheureusement, la paix ne devait pas durer. Aux États-Unis où je séjournais, j’ai reçu un coup de téléphone de la personne qui restait chez moi pour garder la maison. Elle me disait qu’un homme, un patient, s’était présenté au bureau dans le sous-sol pour son heure d’analyse et qu’elle a été obligée de lui dire que je n’étais pas là. Il a semblé atterré de cette nouvelle, selon la gardienne, mais il n’a pas laissé son nom. Bien sûr, au retour j’ai appris que c’était justement mon patient fragile, celui que je voulais le plus protéger et que j’avais oublié quand même d’avertir de mon absence. D’abord, comme Déméter, j’étais horrifiée de mon oubli. Je me demandais s’il survivrait à une telle négligence, si tout notre travail serait perdu. Et puis mon patient est venu à son heure habituelle. Surprise. Non seulement il n’était pas mort, ni désépéréé, mais il était absolument furieux et pour la première fois, il a osé se mettre en colère contre moi. Il m’a accusée de tous les torts, m’a comparée à sa famille méchante et négligente et, en géneral, m’en a fait voir de toutes les couleurs. C’était un peu pénible de recevoir tout ce fiel, après tous mes efforts de bonne mère mais pour lui c’était le début de la vraie guérison. Mon lapsus maternel lui a permis de récupérer ses propres forces et nous nous sommes rendus compte ensemble qu’il était temps qu’il quitte le paradis d’une thérapie trop enveloppante. Notre travail ensemble a commencé à devenir beaucoup plus égalitaire, un travail dans lequel il était plus partenaire et moins victime. Malgré mes efforts conscients, la psyché était inter-venue pour me rappeller que la surprotection peut devenir une prison…
Dans la vie de tous les jours, on voit souvent que les jeunes ont besoin de courir des risques, de se pencher sur leur narcisse individuelle et de provoquer l’arrivée d’un Hadès dans leur vie. C’est une nécessité psychique qui mène à la séparation avec la sécurité parentale, la fin de l’innocence enfantile. Dans l’adolescence, Hadès peut venir sous la forme d’un besoin de conduire trop vite, d’expérimenter des drogues ou pour une fille, parfois, de dire «oui» à un garçon louche que les parent désapprouvent.
Ce n’est pas juste les jeunes qui doivent vivre les risques et leurs pertes d’innocence. Toute la vie, nous alternons entre l’état de sécurité et de status quo et le besoin de changement qui nous poussent vers le risque et la rupture. Parfois, le changement vient sans qu’on le désire, Hadès peut venir sous la forme d’un amour impossible auquel on ne devrait pas céder, d’un risque financier qu’on ne devrait pas prendre, d’une drogue à la-quelle on aurait dû dire non. Mais il peut aussi surgir sous forme de maladie, d’échec, de renversement qui se moque de toutes nos précautions et nous plonge dans une ini-tiation aux enfers. La psyché humaine refuse de nous laisser vivre dans un état de stabilité permanente. Même Déméter, une déesse, ne peut pas garantir la sécurité totale de sa fille.
Et comment réagit-t-elle quand Persephone est enlevée ? Déméter réagit comme n’importe quel parent. Elle est horrifiée. Elle fait tout pour savoir ce qui s’est passé. Elle oublie tout souci de beauté et de bienséance. Elle se néglige, ne se lave pas, se met en deuil, déchirée entre sa peine et sa rage. L’enlèvement de Perséphone l’a fait sortir de son image de déesse parfaite, toujours belle, toujours en contrôle. Bref, elle est submergée par sa propre ombre, toutes les parties d’elle-même que la belle déesse lumineuse ne montre jamais.
Elle est comme nous tous quand nous sommes frappés d’un malheur. Arrachés à notre train train quotidien, nous nous trouvons face à notre ombre. La rage qu’on a toujours cachée, la peine qu’on n’avait pas le droit de montrer, la vulnérabilité qu’on n’avait pas le droit de sentir. Toutes nos certitudes sont ébranlées et on reste avec la question. Pourquoi moi, qu’est ce que j’ai fait pour mériter ca ? Comme Déméter en temps de crise, on néglige souvent notre persona, notre apparence publique. Dans un processus de dépouillement psychologique et physique, on est confronté à l’essentiel de soi-même. Comme Déméter, on se démène pour chercher une solution ou un sens.
Mais cela ne vient pas, pas tout de suite en tout cas. Déméter erre folle et négligée pendant neuf jours avant d’arriver au palais où on l’accueille. C’est comme si, dans tout processus de perte ou de de malheur, il faut d’abord vivre pleinement son désarroi. Cela fait partie du processus de la perte et on ne peut pas raccourcir le pro-cessus avec des solutions faciles. Neuf jours, le temps d’errance de Déméter, c’est un rappel des neuf mois de gestation pour créer un enfant. Peut-être qu’il faut aussi cette période de gestation de peine avant de créer des conditions pour s’ouvrir à l’aide des autres et pour commencer à réflechir sur le sens de ce qui nous arrive.
Aujourd’hui, nous vivons dans une culture qui valorise tellement l’autonomie individuelle, que souvent nous devons nous débattre longtemps, seuls et fiers avant de rencontrer l’aide qui va vraiment nous soutenir dans notre recherche. Souvent, on cherche d’abord des solutions rapides, dans les livres, sur Internet ou dans les traitements qui promettent une guérison instantanée. Ce n’est qu’avec le temps, qu’on se rend compte que l’événément qui nous a arraché à notre bien-être innocent d’avant – la maladie, l’amour impossible, l’échec professionel - ne disparaîtra pas avec une pilule magique. Au contraire, il exigera d’entrer dans une rencontre avec nous-mêmes, avec notre ombre et avec les autres d’une façon entièrement nouvelle. C’est la leçon que Déméter doit apprendre en s’installant au palais. Elle arrive affablie, déprimée, mais il y a enfin une brèche dans sa perfection par où les autres peuvent entrer.
Comme Démeter, nous sommes tous des dieux et des déesses quand nous sommes en pleine forme. Mais cette forme nous éloigne des autres. Invincibles, nous n’avons besoin de rien ni de personne. Notre apparence parfaite, notre intelligence brillante, nos prouesse professionelles, peuvent nous attirer la gloire mais ne nous lient pas aux autres avec amour et compassion.
En gratitude à l’accueil et à la compassion qu’elle a reçu des êtres humains, Déméter donnera éventuellement les secrets de l’agriculture à l’humanité. Elle qui ne devait rien à personne comme déesse apprend la gratitude à travers sa propre perte. Kohut dans ses études du narcissisme, nous dit que l’expression de la gratitude est un des signes majeurs de la guérison pour la personnalité narcissique. En en sens, nous sommes tous des narcissiques quand nous ne vivons qu’à travers nos forces. C’est la souffrance qui nous ouvre aux autres et à la gratitude de ne pas être seuls dans le monde.
Pour Démeter, avant même d’apprendre et de montrer de la gratitude, elle apprend quelque chose d’autre de très humain, quelque chose que Kohut ne mentionne pas nécessairement mais que d’autres experts étudient de plus en plus comme nécessaire à la santé. C’est l’humour… C’est au moment où Déméter se met à rire des blagues de la servante, que sa dépression commence à dissiper. Elle reprend ses forces et son courage et cette fois, elle ne cherche pas sa fille dans le désespoir de la victime éplorée mais dans une attitude de mère en colère, sûre d’elle et déterminée à gagner contre l’enleveur de sa fille. Consciente de son pouvoir, elle fait du chantage à Zeus disant qu’elle plongera la terre dans un hiver éternel jusqu’à ce qu’elle retrouve Perséphone.
Avant d’aller au bout de l’histoire, arrêtons-nous sur le sens de cet épisode et surtout du rôle surprenant de l’humour dans un mythe aussi solennel. C. G. Jung a dit un jour que les complexes n’avaient pas d’humour. Par cela, il voulait dire que quand on est paralysé par des noeuds émotifs, on n’est jamais capable de jouer ou de rire. Nous avons tous experimenté ce fait pénible. Il suffit que nous soyons captifs de nos émotions pour se rendre compte combien cela nous rend rigide et pas disponible. Tout est lourd, intense, absolu et coulé dans le béton. La partie joyeuse, notre Perséphone intérieure enjouée, est rentrée dans le placard. En thérapie, on sait que si quelqu’un est dans un complexe, il n’y a rien à faire au début sauf être patient et empathique. Éventuellement, si l’individu est accueilli dans sa misère et sa rigidité, comme Déméter était accueillie au palais, il peut y avoir une ouverture dans la rigidité. L’enfant intérieur osera sortir, une petite blague peut aider à briser la carapace. Quand un individu retrouve l’humour, c’est toujours bon signe. Cela veut dire que le moi est de nouveau présent, qu’il n’est plus submergé par des affects et qu’il peut être ouvert à quelque chose de nouveau. Physiologiquement, les études nous montrent aussi que rire, ca fait du bien. Cela renforce le système immunitaire et aide à combattre le stress.
Quant à Déméter, c’est le rire qui la sort donc de sa paralysie et lui permet de renouer avec sa détermination de retrouver Perséphone. En la retrouvant, elle fait revenir le printemps et la vie sur terre. Mais les retrouvailles entre mère et fille ne restaurent pas un état de paradis comme celui qui existait au début de l’histoire. Car toutes les deux, Déméter et Perséphone, ont été changées, transformées par l’épreuve. Déméter a connu la souffrance, la perte, le deuil, la solitude, la rage et la depression. Elle a appris en retour le besoin des autres, la compassion, la gratitude et l’humour. Elle est sortie grandie de son épreuve, plus «humaine» en quelque sorte, plus généreuse. Son histoire présente des similarités avec nos propres vies. On peut vivre nos pertes seules et sombrer dans la dépression, la rage, le dé-sespoir. On peut refuser d’accepter nos peines et nos besoins, on peut chercher refuge dans le blâme – des parents, de la société, de soi-même.
En fait, c’est normal et sain de passer à travers ces stades de négativité et de blâme. Cela fait partie du processus, des neufs jours d’errance de Déméter. Pendant les grandes crises de notre vie, il semble qu’il est nécessaire de vivre d’abord des pério-des de grande aliénation. Elles nous aident à rompre définitivement avec l’étape précédente et avec l’image de nous-mêmes d’avant. C’est seulement si l’on reste dans ce stade de négativité, bloqué dans le blâme et le regret, que la transformation n’aura pas lieu et l’innocence ne sera pas retrouvée. Dans toute période de changement, il y a d’abord la destruction et l’aliénation. Ensuite, la période de réfle-xion, de travail intérieur, de relations avec les autres.
C’est ce trajet que nous offrent nos burn-outs, nos dépressions. Ceux et celles qui travaillent dans la relation d’aide sont spécialement proches de l’expérience de Déméter car ils s’identifient facilement à l’archétype de la mère qui doit fournir sécurité et bien-être aux autres. Il en va de même des parents proches des gens atteints d’une maladie, surtout peut-être une maladie mentale qui, dans notre société, isole bien plus que la maladie physique. Quelque soit notre situation dans la vie, nous avons tous une Déméter intérieure. C’est la partie qui aimerait rester en contrôle et règner sur un monde harmonieux. Espérons que, comme Déméter, nous saurons vivre la perte inévitable de cette illusion avec le même courage qu’elle.
Et qu’en est il de Perséphone? Est-ce qu’elle reste simplement une victime passive pendant que sa mère fait tout le travail? Ou est-ce qu’elle subit aussi une initia-tion transformatrice? Déjà nous avons vu qu’elle a précipité son propre enlèvement, sa propre perte d’innocence, en se penchant sur la belle narcisse. Nous avons vu qu’elle représente cette partie de nous-mêmes qui a besoin de courir les risques, de couper avec la sécurité statique. Perséphone, c’est la partie jeune et curieuse en nous qui ne peut pas être contente de vivre uniquement dans les règles collectives mais qui est poussée à explorer une identité individuelle.
De façon très concrète, souvent chez les femmes, Perséphone c’est la partie qui cherche l’amour et l’aventure à travers les hommes dangereux. Si, pour les hommes, les rites d’initiation ont souvent passé par des exploits héroïques de compétition physiques et professionnelles, pour les femmes l’initiation a souvent passé par les rites de la maternité et de l’amour. Cela change. Il y a beaucoup plus de femmes aujourd’hui qui font leurs preuves dans les domaines autrefois réservés aux hommes. Pourtant, Perséphone is alive and well chez beaucoup de femmes dans leurs histoires d’amour douleureuses et transformatrices.
Parfois ces histoires tournent mal. La jeune femme innocente est tentée par la narcisse en forme de drogue et Hadès, le dealer, l’enlève. Curieuse, désireuse d’aventure, croyant les promesses d’amour, elle dit «oui» et disparaît dans les enfers. S’il n’y a pas de Déméter pour venir la chercher ou si elle mange toute la grenade et pas juste un grain, elle peut y laisser non seulement son innocence mais aussi sa vie. Aujourd’hui, dans une période de dissolution de liens familiaux où Déméter ne s’aperçoit même pas que Perséphone a été enlevée, il y a beaucoup de Perséphones dont l’innocence est perdue à jamais. Mais le problème n’est pas juste dans le manque de protection familiale ou dans l’abondance des tentations de la vie dans la rue. Le problème, c’est que chez les jeunes, il y un archétype qui cherche à se vivre, un besoin d’explorer au-delà de l’environment ordinaire. C’est le même archétype qui pousse la jeune fille dans les contes de fée à ouvrir la porte interdite. Dans les contes, cette porte mène au danger mais aussi à la possibilité d’inititaion à un nouveau stade d’être. Dans la vraie vie, malheureusement, pour certaines jeunes filles trop innocentes, trop peu protégées et trop curieuses, elle mène à la destruction seulement.
Sur un plan plus positif, on voit beaucoup de femmes qui passent à travers des aventures de Perséphone et en sortent changées pour le mieux. On serait étonné d’apprendre combien de femmes apparamment ordinaires, responsables, mûres et stables, ont dit «oui» au moins une fois dans leur vie à un homme Hadès qui les a menées aux enfers. C’est si fréquent et en même temps si secret, qu’on dirait qu’il s’agit d’une initiation psychologique particulière. L’homme Hadès en question pouvait être un professeur charismatique qui les a flattées, inspirées et abandonées. Il pouvait être le voyou du quartier rejeté par les parents, ou un homme marié, un thérapeute, le chum de sa meilleur amie, un jardinier comme l’amant de Lady Chatterly. Chaque fois il s’agit d’un homme interdit, pas correct. Chaque fois, leur «oui», menait à un amour douloureux et souvent abusif. Mais chaque fois, elles ont vécu des émotions et des expériences sexuelles qu’elles disent n’avoir pu vivre autrement. C’était une façon de descendre aux enfers pour aller au bout d’elles-même. À la fin, leur propre Déméter, la partie protectrice d’elle-même a fini par les sortir de là et elles ont retrouvé leur vie normale. Elles ne parlent jamais, ou presque, de ces experiences mais elles les portent en elles, comme Perséphone portait une part d’Hadès en retournant dans le monde normal. Elles ont perdu leur innocence et leur virginité psychique de jeune fille mais elles ont été initié à une profondeur nouvelle. On voit cette profondeur dans une capacité nouvelle de vivre et d’apprécier la vie, une nouvelle confiance en elles-mêmes et un plaisir nouveau à être en relation avec les autres.
Pour conclure, on pourrait dire que chacun de nous, homme et femme, a sa part de Déméter et de Perséphone. Le voyage à travers les enfers et les portes interdites nous enlève à notre innocence primaire, mais il nous prépare à vivre des joies plus durables. Grâce à nos Déméters intérieurs nous devenons plus ouverts à la compassion. Grâce à nos Perséphones, nous faisons confiance à notre curiosité et à notre ouverture. C’est elle qui nous attire vers de nouvelles fleurs, de nouvelles amitiés, de nouvelles aventures. C’est elle qui nous rappelle que l’âge chronologique n’a rien à voir avec la capacité de s’émerveiller. Ce qui compte, c’est le mouvement de la vie, le cycle été-hiver, descente-remontée, ombre et lumière qui nous dit que nous sommes en vie.